Le guetteur de fauve

Le peintre animalier Jacques Rime a cherché le lynx des nuits durant avant de croiser enfin sa piste. Une belle histoire dont se font témoins ses nombreux carnets d'observation.

Avant de rencontrer le lynx, commençons par nous rendre au cœur de son territoire, dans les montagnes de Gruyère, en Suisse. C'est là que vit le peintre animalier Jacques Rime.

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Un jour, le regard d'un petit garçon de dix ans croise celui d'un lynx figé dans un album d'images. Depuis lors, sans encore savoir s'il s'agit d'un animal réel ou d'une créature fabuleuse, un fils de forestier rêve toutes les nuits au félin de la grande forêt. Mais le lynx a disparu depuis longtemps, piégé, tiré, empoisonné jusqu'au dernier comme le loup ou l'ours.

Aujourd'hui, cinquante ans plus tard, Jacques Rime habite un petit chalet niché au milieu des frênes et des sapins. Le sellier-tapissier devenu peintre animalier n'a jamais cessé de poursuivre son rêve d'enfant. Des années et des années durant, il a patiemment observé, dessiné et gravé des blaireaux, des chevreuils ou des chouettes. Quand les traces du lynx réintroduit sont réapparues en Gruyère, l'artiste a couru la montagne à sa recherche, alignant les veilles, les soirs, les matins et plus de cinquante nuits dans la neige avant de croiser à nouveau le regard du grand chat des bois... cette fois-ci en chair, en os et en poils !

Jacques Rime à ses crayons / © Hélène Tobler

Aujourd'hui, il fait -10 °C. A travers la baie vitrée de l'atelier, on voit les mésanges, les sittelles et le pic épeiche qui se pressent à la mangeoire. Le poêle ronronne comme un gros chat. La presse du graveur trône au milieu de la pièce. Tout autour, bien au chaud, se tiennent les créatures de Jacques Rime: l'hermine sculptée, le renard encadré au mur, le blaireau peint sur un grand panneau de bois. Et le lynx, évidemment, dont le regard de sphinx interpelle. « Je pense souvent à lui quand je m'endors. Je me demande où il est. A quoi il est en train de rêver sous la lune. »

Un trésor de papier

A côté de l'atelier, la pièce au trésor, avec ses rayons et ses tiroirs de bois dans lesquels reposent des milliers de croquis, des centaines de lithographies et des dizaines de carnets de terrain. Il y a aussi des piles de classeurs où sont découpés et soigneusement classés tous les articles parus sur le lynx, le loup ou le grand tétras que cet amoureux des bêtes sauvages a pu rassembler. Et ce n'est pas tout !

Dans le coffre antifeu, véritable saint des saints, sont rangées les pièces les plus précieuses. De tout petits carnets que l'artiste emmène partout avec lui . « Je ne suis pas un grand penseur, mais un artisan. Mes réflexions ne vont pas bouleverser le monde. En attendant les animaux, j'écris des histoires, peins de petites aquarelles. Je m'amuse... » Au-dessous, une quinzaine de classeurs retracent par notes, croquis, cartes et photos tous les indices de lynx observés depuis 1976. « C'est devenu un jeu entre lui et moi. J'ai même dessiné ses crottes ! » Enfin, à côté, une série d'énigmatiques boîtes à cigares.

La tournée des poils

Jacques Rime ouvre l'une d'entre elles. « C'est ma collection 2011. J'y ai rangé tous les poils que j'ai trouvés en une année. Le lynx aime se frotter à des rochers, à des souches ou à des tas de bois contre lesquels il marque son territoire par son odeur ou par son urine. Il est rare qu'il se passe une semaine sans que je parte inspecter ces bornes de marquage. C'est ce que j'appelle ma tournée des poils. Elle est particulièrement utile pour savoir où passe le lynx quand il n'y a plus de neige. » En ouvrant son agenda, le graveur déploie une grande feuille avec un tableau qui liste tous ces lieux secrets régulièrement contrôlés. Chaque trait rouge correspond à la récolte de quelques poils glissés avec des brucelles dans de petits étuis de plastique. Et chaque croix noire à l'absence d'indices.

« Pourquoi je collectionne ces traces ténues ? Je ne sais pas. Peut-être que cela ne sert à rien, mais cela me fait du bien. Espérer voir ses grands favoris et ses pinceaux sur les oreilles me rend heureux. Le lynx est un fabuleux indien masqué, il me fait penser aux étoiles, aux aurores boréales, à la grande forêt du Nord... » Trêve de confidences à l'atelier. Le ciel est clair. Ce soir, la lune promet d'être belle. Il est temps de partir sur les traces de la bête. A quelques kilomètres seulement de son chalet, Jacques Rime chausse ses vieilles raquettes. « Je les ai achetées il y a 30 ans au magasin que tenait alors le célèbre alpiniste Erhard Loretan. Au début, les gens qui me voyaient partir en montagne avec ces engins aux pieds me prenaient pour un martien... »

Jeu de pistes

L'artiste s'enfonce dans la forêt en s'appuyant sur son bâton en noisetier. Cet après-midi, la neige a submergé routes et chemins. Pour entrer dans le monde du lynx, il faut apprivoiser l'alphabet des traces: lignes droites du renard, grandes enjambées du chevreuil profondément enfoncées, bonds décalés de la martre, sauts de l'écureuil entre deux troncs... Guidé par mille souvenirs, Jacques Rime décrit une large boucle dans les bois. Mais les pistes sont rares. Le froid et la neige limitent les déplacements des animaux... sauf peut-être ceux du lynx boréal protégé par son épaisse fourrure et aux quatre larges pattes en raquettes.

A force d'y croire, peu avant la nuit, le Gruérien croise finalement ses empreintes préférées, rondes, espacées, décidées. C'est lui ! Surprendre la piste du lynx est déjà un événement en soi. C'est une trace rare, élégante, excitante qui suggère la chasse secrète et les amours d'un fauve. Est-il seul ? Quand est-il passé ? Où va-t-il ?

Invisible sous la lune

Le moment est venu de choisir son poste d'affût. Un choix décisif. Passera-t-il ici ou plutôt là ? Jacques Rime déplie son matelas et son sac de couchage en lisière d'une petite clairière. Il se blottit contre un arbre pour ne plus bouger. Il sort sa planche à dessin, son crayon, puis se dissout dans la forêt au milieu des grives et des mésanges. L'attente dure longtemps, le plus longtemps possible sans dormir sous une douce et lumineuse lune ronde. Tendre l'oreille, écarquiller les yeux et espérer. « Se pourrait-il que ce léopard des neiges à la mesure de notre petit pays existe ? Et qu'il passe ici, cette nuit ? » Au matin, il faut se rendre à l'évidence. Une fois encore, le lynx a déjoué les pronostics. Mais qu'importe après tout ! Cette quête est si belle...

Retrouvez le récit de cinq rencontres entre Jacques Rime et le lynx

Jacques Rime dessine le paysage en attendant de voir le lynx, si la chance lui sourit cette nuit-là. / © Hélène Tobler
Couverture de La Salamandre n°213

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 213
Décembre 2012 - Janvier 2013
Article N° complet

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