Gargantuesque omelette

Article extrait du dossier Les héros de la mare
Les couleurs des tritons alpestres mâles durant les amours sont spectaculaires / © Gilbert Hayoz

Rien de tel que de gober des plateaux d'œufs ! Le régime triton ne manque pas de protéines.

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En quelques jours, tous les tritons mâles rejoignent la mare et se mettent sur leur trente et un. Leurs couleurs s'avivent. Certains développent même de spectaculaires crêtes de dinosaures. Aucun pourtant n'est plus somptueusement vêtu que le triton alpestre, véritable dragon de conte de fées.

Son dos bleu ardoise est souligné d'une courte crête ornée de points noir sur blanc. Une ceinture également pointillée court de son museau jusqu'à l'arrière du corps. En dessous, un liseré bleu ciel marque la transition avec un ventre orange uni. Cette tenue de tournoi se prolonge jusqu'au bout de la queue, qu'il saura agiter comme un éventail irrésistible quand viendront les préliminaires. En attendant, c'est surtout un engin de propulsion.

Le festin d'avant l'amour

Un seul coup de cette queue puissante transforme le triton aux pattes plaquées contre le corps en une redoutable torpille tueuse. Car il a faim, le bougre ! Il n'a rien mangé depuis des mois. D'ailleurs, sa vieille peau ratatinée a déjà fini dans son estomac. Ensuite, le chasseur se précipite sur tout ce qui bouge. Mais l'eau glacée est encore pauvre en crevettes, en escargots d'eau et en délicieuses larves. Même pénurie du côté des chenilles et des moucherons si nombreux et faciles à cueillir à la surface au mois de juin.

Heureusement, il suffit d'atteindre les radeaux translucides piquetés de noir pondus par les grenouilles rousses. Ce buffet providentiel attire tous les affamés de la mare. Le triton alpestre n'est plus seul. Ils sont cinq, dix, vingt parfois d'espèces différentes à se frayer un chemin dans ce blob gélatineux pour y gober à la chaîne les embryons noirs ultraprotéinés. La fête durera jusqu'à ce que les goinfres soient repus. Dans quelques jours, les œufs rescapés produiront des têtards qui permettront aux tritons de poursuivre leurs agapes. Une seule chose pourrait interrompre ce festin compulsif : l'arrivée – enfin ! – des femelles.

Tenue d'apparat

La peau du triton est une merveille. Lisse et légèrement visqueuse, c'est une combinaison de plongée parfaite. Extrêmement mince, perméable à l'oxygène dissous dans l'eau, sa surface participe à la respiration. Le triton peut ainsi espacer ses allers et retours à la surface.

Pas nécessaire d'interrompre trop souvent la parade nuptiale au fond de la mare pour aller prendre l'air. Car les excursions respiratoires exposent le bel amphibien au bec de certains oiseaux et à l'appétit des poissons qui attaquent par-dessous. C'est tout particulièrement à eux que s'adresse le signal orange de son ventre. Il dit : « Ma peau est enduite d'un cocktail amer et légèrement toxique, n'y goûte pas ! »

La coloration des flancs et de la queue a une autre fonction. Plus elle est vive et plus la crête dorsale et la queue sont développées, plus un mâle sera attirant pour une femelle. Ces signaux extérieurs révèlent en effet sa vigueur et sa bonne santé.
Cette peau magnifique mais fragile, le triton la change plusieurs fois durant son séjour dans l'eau. Son menu copieux le fait tant grandir qu'il lui faut muer au prix de quelques contorsions parfois acrobatiques.

Couverture de La Salamandre n°203

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 203
Avril - Mai 2011
Article N° complet

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