Au pays du propre en ordre

Article extrait du dossier Portraits de friches
Valérie Miéville : « Les agriculteurs associent la friche avec la disparition de la vie sociale. Les campagnes se vident, le métier se perd. » / © Hélène Tobler

Dans le monde agricole, la friche dérange. Tel est le constat de l'ethnologue Valérie Miéville, qui s'est intéressée à la représentation paysanne de la nature dans le cadre d'un projet mandaté par le Fonds national suisse. Explications.

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Lors de vos entretiens, vous avez montré la photo d'une friche à une trentaine d'agriculteurs suisses et français. Comment ont-ils réagi ?

Dans un premier temps, beaucoup trouvaient la photo jolie, colorée, lumineuse. Puis, très rapidement, ils la percevaient de façon négative, surtout les hommes. D'un point de vue agricole, les Français comme les Suisses n'aiment pas la friche, ce quelque chose qui sort de la fonction valorisée de l'agriculture, soit la production et l'entretien des prés dans l'idée d'y faire pousser quelque chose.

Vous dites « surtout les hommes ».

Quid des agricultrices ? Elles restent plus longtemps dans la perception esthétique. J'ai constaté que les femmes ont un rapport à la nature plus intime. Elles la redoutent moins et se laissent imprégner par leurs sens comme le toucher ou l'odorat. Les hommes en restent au niveau du regard, qui leur permet de garder une distance et leur évite de se laisser envahir.

Les paysans affirment pourtant aimer la nature. La friche en serait-elle exclue ?

Il faut définir de quelle nature on parle. Les agriculteurs travaillent avec elle pour la faire produire, pas pour augmenter le nombre de sauterelles. Cela implique certaines interventions. Nourrir est la fonction première du paysan depuis 6000 ans.

Sont-ils insensibles à la biodiversité ?

Pour être convaincu de quelque chose, il faut y trouver du sens. Pour la plupart, produire de la biodiversité ne fait pas sens. Ce n'est pas visible et ils ne voient pas à quoi ça sert.

Tous ne pensent toutefois pas comme cela...

Effectivement. On distingue trois groupes d'agriculteurs. Les traditionnels dont le système de référence s'organise prioritairement autour de valeurs purement agricoles. Les performants qui visent les prouesses techniques et l'efficacité économique et les polyréférés qui s'ouvrent à d'autres valeurs comme l'écologie. Ce sont souvent des personnes ayant voyagé ou des femmes issues d'autres milieux que l'agriculture.

Vous relevez dans votre étude que le « sauvage » qui reste à sa place ne pose pas de problème aux agriculteurs. A quel endroit le situent-ils ?

La nature sauvage est incarnée par la forêt. La lisière avec ses buissons qui avancent pose problème. Si vous n'enlevez pas les églantiers, au bout de dix ans un sapin aura poussé en leur milieu. Dans un pré avec des vaches en pleine lactation, l'herbe doit être de bonne qualité. Les agriculteurs sont conscients de la dynamique de la végétation et luttent contre cette force. Lorsque la forêt avance, ils perdent. Cela dit, avec la pression et la quantité de travail qu'ils doivent fournir aujourd'hui, les paysans ont de moins en moins de temps pour bichonner leurs terres.

Les choses évoluent-elles avec la mise en place de réseaux écologiques ?

Certainement. La création de réseaux écologiques et de parcs naturels régionaux a ouvert le dialogue entre agriculteurs et biologistes sur le sens et la finalité de la biodiversité. On voit émerger des leaders écologiques dans le monde agricole qui sont fiers de voir un oiseau rare dans leurs champs. Ces personnes ont un rôle à jouer pour sensibiliser leurs collègues afin que la mise en place de surfaces de compensation écologique ne soit plus considérée comme une contrainte subie, mais pour qu'ils y trouvent du sens.

Verâtre

© Hélène Tobler

Pour vous la friche c'est...

Une couleur ? Le roux de l'automne, lorsque l'on voit jaunir les hautes herbes en même temps que les arbres.

Une odeur ? Celles des champignons et de la mousse pour le côté sauvage qu'elles évoquent.

Un bruit ? Les broussailles qui craquent et le bruissement des graminées.

Une saison ? L'automne. La nature se met au repos avant l'hiver. J'y retrouve cette idée d'abandon qu'inspire la friche.

Une musique ? Le cri-cri des sauterelles. On ne les entend nulle part aussi bien !

Aller plus loin

Du champ à la forêt en passant par la friche, une dynamique sous la loupe.

Couverture de La Salamandre n°209

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 209
Avril - Mai 2012
Article N° complet

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