Fluides glaciaux

L'eau galcée se fige en des motifs sublimes, immortalisés dans cette photo aux allures de peinture abstraite. / © Jean-Philippe Macchioni

Miroirs de glace, figures figées de février. De ces tableaux abstraits, l’œil exercé du photographe exalte l’essence. Jean-Philippe Macchioni nous propose une collection d’instantanés dévoilant autant de mondes imaginaires, lunaires ou fondamentalement terriens.

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Froide

attraction Voici l’heure de la morsure. L’heure du 0° Celsius, de la solidification de l’eau. Moment crépusculaire où la poigne de la glace se resserre sur les molécules d’eau encore libres de mouvement il y a un instant. Le piège du froid se referme sur elles. De tétraèdre mouvant, la géométrie de leur structure bascule vers un hexagone à l’ordre imparfait mais globalement figé. Les mouvements se bloquent, la tension des formes se dessine dans un enchevêtrement anarchique. Des lignes de fuite, des axes, un improbable jeu de Tetris né de la capture de l’eau. Dans sa brutalité, le gel a emprisonné feuilles et caillasse, inventant des îles sur une banquise de quelques décimètres de long. Des zones de fractures, des brisures, une organisation qui se recompose dans une infinité de paysages.

L'eau galcée se fige en des motifs sublimes, immortalisés dans cette photo aux allures de peinture abstraite. / © Jean-Philippe Macchioni

Amours forcées

Vient l’heure de la soumission. Le gel contraint l’eau à l’étreinte. La matière est prise et ne bougera plus jusqu’au matin suivant. Alors le jour se lèvera et apportera, peut-être, un peu de chaleur pour fragiliser cette prison de givre. Dans l’intervalle, un long baiser glacé pour une nuit fusionnelle.

Si le froid, de sa piqûre, peut ériger aiguilles, dentelles et encastrements, il est aussi capable d’attouchements plus délicats. Soutenu par le vent, il gante sa main polaire et ose la caresse. Des courbes ainsi induites se dégage toute la féminité du monde. Une sensualité délicieuse. Avant que la clarté ne quitte l’alcôve, la lumière rasante de la fin du jour instille ses derniers jeux de couleurs. Elle pastiche les impressionnistes, peignant ses toiles à petites touches de réfraction et de réflexion. Des teintes délicates qui se nourrissent de la tectonique des glaces, de ses fractures et de ses montages. L’opalescence d’un bleu, le brun de la terre, les blancs et les gris de verre dépoli se rencontrent à la surface de miroirs imparfaits.

L'eau galcée se fige en des motifs sublimes, immortalisés dans cette photo aux allures de peinture abstraite. / © Jean-Philippe Macchioni

Dégeler en paix

Voilà l’heure de la libération. Le terme de l’enlacement. La gelée blanche de l’aube avait donné un ultime coup de dent, le soleil, maintenant, encourage de timides signes de relâchement. La glace se fendille, se craquelle, rompt. Quelques virgules sonores, claquements secs presque inaudibles, ponctuent le phrasé de la débâcle. Une musicalité monacale, abstraite et méditative.
Cela s’intensifie : la lumière pénètre jusqu’au sol, au-dessous de la couche gelée, créant un effet de serre. Tout un monde, sous cloche, se réveille et s’agite alors qu’en surface la structure se métamorphose. L’échafaudage de la glace se désagrège : les hexagones d’oxygène et d’hydrogène, assemblés tel un Meccano lors de la solidification de l’eau, se brisent, libérant les molécules. L’eau retrouve sa forme liquide et perle sous la couche encore gelée. C’est la fusion, le retour à la fluidité.

Il arrive qu’un animal, de ses coussinets ou de ses sabots, transperce la pellicule pétrifiée, accélérant la procédure de dégel. Parfois c’est un enfant, d’abord du bout de sa botte puis de toute la semelle, qui écrase la flaque satinée pour profiter, réjoui, de l’éclatement de sa micropatinoire.
L’air se réchauffe, tout comme le sol, libérant le monde du vivant pris dans la gangue glacée. Comme des papillons s’affranchissant de leur cocon, les feuilles dégauchies se redéploient, les tiges retrouvent leur élasticité. Ce soir, sans doute, à l’issue d’un court holocène, elles reprendront place dans les draps verglacés de l’hiver.

L'eau galcée se fige en des motifs sublimes, immortalisés dans cette photo aux allures de peinture abstraite. / © Jean-Philippe Macchioni

Conquis par la glace

Fasciné par la puissance de la transformation de l’eau, Jean-Philippe Macchioni a réalisé ces images tout autour de chez lui, en Franche-Comté, en arpentant les chemins. Les mondes abstraits et imaginaires qu’il dévoile sont nés de son acuité à cerner les univers multiples des flaques gelées. La mouvance ou le figé, l’éphémère et le renouvelé  le passionnent.

La glace en œuvre d'art abstraite

Jean-Philippe Macchioni réalise des photos de la glace sous ses pieds.

« Je suis hypnotisé par ces lignes de force qui se créent dans les flaques. Je retravaille ensuite mes clichés pour faire ressortir ce qu’ils cachent. » Jean-Philippe Macchioni isole ces univers devant son ordinateur. « Le logiciel Photoshop joue le rôle de révélateur de l’ère numérique. Je travaille beaucoup sur la saturation et le contraste, dans un entre-deux mêlant réalisme et abstraction » , explique ce documentariste animalier actif depuis 25 ans. Cette série qui comporte des dizaines d’images est conçue comme une collection et sera présentée sous forme d’expo et de livre.

Pour aller plus loin

Laissez-vous baigner par l’exceptionnel CD « Chants de glace », de Boris Jollivet.

Admirez aussi ses clichés de l'eau... sous forme liquide.

Couverture de La Salamandre n°196

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 196
Février - Mars 2010
Article N° complet

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