Fils de glacier

Un brochet dans les eaux du léman / © Michel Lonfat

Il est immense et regorge de poissons. Le Léman paraît creusé sur mesure pour le brochet. Naissance et histoire d'un Baïkal franco-suisse.

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La machine à remonter le temps affiche -22 000 ans au compteur. Nous voici au dernier maximum glaciaire. Mammouths et rhinocéros laineux pâturent les steppes de l'extrême nord de la Suisse et d’une grande partie de la France. Tout le bassin lémanique est couvert par une immense étendue de glace. Pas trace d'un lac ni de poissons. «A cette époque, la langue principale du glacier du Rhône descend jusqu'à proximité de Lyon » , décrit Stéphanie Girardclos, limnogéologue à l'Université de Genève. A la hauteur d'Evian-les-Bains, l'épaisseur de glace atteint 1400 m. « La pression exercée par cette énorme masse en mouvement érode la roche et forme la cuvette du Léman » , continue la scientifique genevoise. La naissance du bassin lacustre remonte à 780 000 ans. Au fil des glaciations du pléistocène, la dépression devient de plus en plus profonde.
Il y a 18 000 ans, pour la dernière fois le glacier commence à fondre. «Des icebergs se détachent et flottent à la surface due ce lac glaciaire qui ressemble à un fjord ! » raconte avec passion Stéphanie Girardclos. Le Léman tel que nous le connaissons est né. Et les poissons ? La conquête de cet immense volume d'eau n'est pas simple. Plusieurs barrages naturels bloquent la remontée du fleuve. En aval de Bellegarde, un gouffre nommé Pertes du Rhône représente par exemple un obstacle insurmontable. Alors, comment brochet et compagnie ont-ils fait pour coloniser le Léman ? Depuis le nord de l'Europe peut-être ? Il est possible que les bassins versants du Rhône et du Rhin aient été momentanément reliés après la période glaciaire. Certaines espèces en auraient profité pour nager d'un fleuve à l'autre.

Schéma représentant les différentes profondeurs du lac Léman

L'eau contenue dans le Léman représente 89 milliards de m3. Après le Vänern dans le sud de la Suède, c'est le lac au plus grand volume d'Europe. Parfois, le niveau du Léman s'élève en quelques dizaines de minutes de 30 cm pour ensuite s'abaisser à la même vitesse et avec une amplitude similaire. Ce va-et-vient mystérieux se répète plusieurs fois. Ce sont les seiches, un phénomène provoqué par de brusques écarts de pression au-dessus du lac. D'après un inventaire réalisé en 2006, seuls 3% des 200 km de rives du Léman sont encore entièrement naturels.
Avec une surface de 580,1 km2, le Léman est le lac alpin le plus grand d'Europe. Il est situé à 60% sur territoire suisse et à 40% en France.
Aux équinoxes de printemps et d'automne, quand l'attraction lunaire est au maximum, le Léman vit des mini-marées. Pas de panique, la différence de niveau atteint au grand maximum 4,4 mm. Le bassin-versant du Léman a une surface de 7999 km2. Le Rhône, la Dranse et d'autres affluents alpins amènent des eaux froides et chargées en particules minérales. Alors que le pourtour du lac habité par un million d'habitants apporte substances nutritives et polluants. 11,3 ans, c'est le temps théorique moyen de séjour d'une goutte d'eau dans le lac. Un polluant qui finirait dans le Léman pourrait y circuler pendant plus de 11 ans. Cette durée est trois fois plus courte dans le lac d'Annecy… ou trente fois plus longue au Baïkal. En été surtout, le Léman présente une stratification thermique typique des lacs profonds en 3 couches. Celle de surface est réchauffée par l'énergie solaire et celle de profondeur est froide et peu oxygénée. La strate intermédiaire présente une chute brutale des températures sur une faible épaisseur. 309 m, telle est la profondeur maximale du Léman au niveau du Grand Lac. Près de l'embouchure du Rhône, le surcreusement en partie comblé de sédiments atteint une profondeur maximale de 515 m par rapport à la surface du lac, soit 143 m sous le niveau de la mer.

Profil longitudinale du Léman (modifié d'après Pierre Corboud, unige.ch)

Paradis à brochets

La diversité de milieux présents dans le Léman permet une croissance optimale au brochet qui a des exigences particulières à chaque stade de sa vie. Jusqu'à une taille de 4 à 5 cm, les brochetons habitent les eaux tempérées le long des rives et se cachent dans les herbiers. En grandissant, ils se déplacent en lisière de la végétation littorale pour explorer les hauts-fonds et capturer des proies de plus en plus grosses. Avec l'âge, ils recherchent des eaux froides et oxygénées. Ils suivent alors parfois les bancs de corégones au grand large.

Couverture de La Salamandre n°232

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 232
Février - Mars 2016
Article N° complet

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