Etre un hêtre

Hêtraie / © Benoît Renevey

Le hêtre est un arbre qui cache tant d'histoires et tant de secrets. Asseyons-nous un instant à son pied.

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Les faux et les fous

Si l’histoire était un long fleuve tranquille, le mot hêtre ressemblerait très probablement à foyard, fayard ou fayou, des surnoms qu’il porte toujours dans certaines régions et qui viennent directement du latin fagus. Au début du Moyen Age, on parle de fau, de faux ou de fou. Mais c’est une racine germanique d’origine francique qui prend finalement le dessus au XIIIe siècle. Voici Haistr qui signifie à l’origine arbuste, puis progressivement hestre, puis hêtre. Mais fagus a laissé sa trace dans d’innombrables noms de lieux comme La Fayée, La Faye, Fage, le Faou, Faoug…

Secrets et histoires à propos du hêtre

Pousse de hêtre très reconnaissable avec ses deux cotylédons / © Denis Bringard / Biosphoto

Poupon en sursis

Dans chaque faîne se cache un embryon équipé de deux sacs bourrés de nourriture. Quand la graine germe, ces deux cotylédons comme on les appelle s’ouvrent comme les valves d’une coquille, puis s’élèvent au-dessus du sol. En même temps qu’ils ravitaillent la jeune plantule, ils servent de premières feuilles.
Pendant ce temps, une racine finement chevelue s’enfonce droit dans le sol. Ils sont jolis, ces tout jeunes hêtres qui tapissent le sous-bois au printemps. Mais combien survivront à leur première année ?

Arbre caché

Toute plante se développe simultanément vers le ciel et dans la terre. De ce double élan de vie, on ne voit que la partie aérienne, tronc, branches et feuilles. Et pourtant, les racines jouent un rôle tout aussi important. Chez le hêtre, la plupart d’entre elles s’étalent plus ou moins horizontalement dans toutes les directions. Elles sont finement ramifiées en radicelles couvertes de minuscules poils absorbants. Cette chevelure dense pompe l’eau et les sels minéraux dont l’arbre a besoin pour vivre et grandir. De l’eau, il lui en faut beaucoup, mais le foyard évite comme la peste les sols noyés ou mal drainés qui privent ses racines d’oxygène et les asphyxient.

Secrets et histoires à propos du hêtre

Stomate qui régule les échanges gazeux d'une plante / © Eye of science

Pile solaire, face trouée

Les feuilles du hêtre sont ovales, un peu pointues et ondulées sur les bords, parfois grossièrement dentées. Les premières semaines, elles sont bordées de jolis cils blancs et leurs nervures couvertes de poils soyeux. On les croquerait !
Avec le temps, la face supérieure devient de plus en plus foncée et coriace. C’est de ce côté que la chlorophylle verte capte l’énergie solaire, protégée par une épaisse couche cireuse des grignoteurs de toutes sortes et surtout de la dessiccation.
Plus clair et tendre, le verso de la feuille est tapissé de plus de 100’000 trous microscopiques à ouverture réglable appelés stomates. C’est essentiellement à travers ces pores minuscules, à l’abri des rayons du soleil, que le hêtre transpire et respire

3 kg de sucre

Une feuille de hêtre, ça n’est pas plus épais qu'une page de livre. Et pourtant, il s’y cache une prodigieuse usine photochimique. Stimulée du matin au soir par l’énergie lumineuse, la feuille fabrique des sucres à partir d’eau et de gaz carbonique. Pour un hêtre de taille moyenne avec environ 60’000 feuilles, cela représente une production quotidienne de plus de 3 kg ! Photosynthèse, respiration et transpiration, vapeur d’eau, oxygène et C02… tous les échanges gazeux entre la feuille et l’extérieur sont réglés au niveau des minuscules stomate

Européen pure souche

Le hêtre aime l’humidité et la fraîcheur. Voilà pourquoi il forme de grandes forêts au flanc des montagnes. Voilà aussi pourquoi il aime les contrées au climat sous influence atlantique. D’ailleurs, à l’ouest, Fagus sylvatica pousse quasiment jusqu’à l’océan. Au sud, sa répartition est limitée par la sécheresse de l’été : il s’aventure sur la pointe des pieds jusqu’en Provence, au centre de l’Espagne ou même sur les flancs de l’Etna. Au nord, c’est le raccourcissement de la saison de végétation qui l’empêche de coloniser le Nord de la Scandinavie. A l’est enfin, hivers glacés et gelées tardives l’empêchent de s’installer en Russie. Là-bas, c’est son cousin le hêtre oriental qui prend le relais, une essence mieux adaptée à un climat très continental.

Hêtre arbre éternel

© Jacques Rime

Kevin love Luna

L’écorce du foyard est extrêmement lisse et fine. On dirait une simple couche de peinture gris éléphant maculée de taches blanches. Hélas, cette douceur incite à graver des messages enflammés ou grossiers. Très mauvaise idée ! Toute blessure favorise l’attaque de champignons comme le chancre du hêtre qui déforme la croissance de l’arbre en provoquant boursouflures et plaies béantes. Heureusement, l’écorce souvent cicatrise. Mais les lettres resteront, grandissant avec le temps en altérant la perfection du tronc.

Cerne par cerne

Sous l’écorce du hêtre se cache une merveille, une deuxième peau ultra-fine appelée cambium. Chaque printemps, le cambium produit une nouvelle couche de bois. Cerne après cerne, le hêtre s’épaissit vers l’extérieur. Le tronc est son squelette… mais ce n’est pas tout. La partie vivante du bois appelée aubier est un pipeline à tuyaux multiples qui monte ce que les racines ont pompé et qui descend ce que les feuilles ont produit… Enfin, l’aubier sert aussi d’entrepôt dans lequel l’arbre stocke toutes ses réserves.

Feux, moulins & sabots

Pour se chauffer, le hêtre est royal ! Ses bûches brûlent avec une flamme vive en dégageant beaucoup de chaleur. A la fois dur et assez facile à travailler en menuiserie, ce bois supporte malheureusement très mal les intempéries. A moins d’être maintenu en permanence à forte humidité, il peut même casser comme du verre. Voilà pourquoi son utilisation en charpente se limitait à certaines parties des moulins ou des ponts. En revanche, pendant des siècles, ce fut le matériau de choix des sabotiers. Taillés dans un bois presque vert puis séchés à la fumée des copeaux, les sabots de foyard étaient jugés les meilleurs après ceux faits en noyer.

Huile des bois

Autrefois, le hêtre était considéré comme un précieux arbre fruitier au même titre que le pommier ou le cerisier. Ses fruits oléagineux étaient récoltés par brouettes entières pour réaliser une huile claire et douce au palais qui se conservait très longtemps. Ces fruits bruns et luisants s’appellent des faînes. Ils sont cachés dans une enveloppe à quatre valves dures et épineuses qui s’ouvrent comme les pétales d’une fleur. Décortiquées, les faînes crues ont un bon petit goût de noisette, mais il ne faut pas en abuser : qui mange faîne court après la migraine. La faute à quelques alcaloïdes présents en faible quantité.

Secrets et histoires à propos du hêtre

© Jacques Rime

Duvet de feuilles

Les plus proches parents des hêtres sont les chênes, les charmes et les châtaigniers. Entre autres particularités communes, ces membres de la tribu des fagacées renoncent parfois à se débarrasser de leurs feuilles en automne. Surtout chez les jeunes individus, on voit les feuilles mortes se ratatiner sur place au lieu de tomber par terre. Solidement accrochées, elles resteront en place jusqu’au printemps, peut-être comme protection contre les intempéries.

Cafétéria test

Aussitôt qu’elle atterrit par terre, toute feuille morte est la cible d’innombrables décomposeurs qui la recyclent complètement. Mais cloportes et vers de terre ne s’y trompent pas. Lorsqu’on leur offre à choix différents types de nourriture dans ce qu’on appelle un cafétéria test, tous montrent une préférence pour des mets tendres et riches en azote. Ainsi les feuilles des frênes, des tilleuls ou des ormes sont considérées par les forestiers comme un engrais vert qui disparaît en quelques mois. Imprégnées de tanins, les feuilles du hêtre sont plus difficiles à digérer. Leur recyclage complet dure une année entière. Voilà pourquoi le sol de la hêtraie est couvert en toutes saisons par une litière que transpercent au printemps les plantes du sous-bois.

Fin de course ?

La feuille du hêtre n’est pas faite pour continuer à fonctionner en hiver. Le moment venu, l’arbre provoque la chute de ce capteur solaire en fabriquant une fine couche de liège cassant à la base du pétiole. Mais avant de larguer les amarres, il rapatrie toutes les substances facilement recyclables en pièces détachées vers ses racines. Ainsi la verte chlorophylle est-elle digérée. Cette disparition dévoile d’autres pigments jaunes, orange et rouges qui ont protégé jusqu’ici la feuille des rayons ultraviolets. Anthocyanes et carotènes, c’est à eux que l’on doit les rouges et les ors de l’automne. Mais cette fête colorée ne durera pas. Par terre, la feuille détrempée brunit en quelques jours. Puis tout sera recyclé pour produire d’autres feuilles et d’autres arbres.

Hêtre arbre éternel

Juillet - les faines ont fait leur apparition / © Jacques Rime

Passions cachées

Les arbres sont de grands timides. Leurs amours se cachent en hauteur et se célèbrent souvent avec des fleurs sans pétales. C’est le cas des hêtres qui attendent d’avoir largement dépassé le demi-siècle avant de se reproduire.

Les fleurs apparaissent sur la jeune pousse en même temps que les feuilles. Mais rien de grandiose ! Des chatons mâles globuleux pendouillent au bout de longs pédoncules. Quant aux fleurs femelles, elles se cachent dans une petite nacelle à quatre lobes. Peu à peu, cette enveloppe durcira, les ovaires gonfleront et la faîne protégée par une armure à quatre pans sera mûre pour l’automne.

Hêtre arbre éternel

Mai - les bourgeons du hêtre ont éclos et reçoivent la visite d'un bourdon terrestre. / © Jacques Rime

Bonjour le mai !

Le mai, c’est ce moment prodigieux où une vague verte toute fraîche et prodigieusement tendre inonde la forêt de la plaine jusqu’en haut des crêtes. Les bourgeons aigus et allongés du hêtre ont attendu sagement leur heure depuis l’été passé. Tout à coup, une marée de sève les fait exploser. Chacun d’entre eux dévoile un bouquet de quatre à cinq feuilles qui se déplient le long d’un rameau tout neuf. Pendant ce temps, des milliards d’écailles de bourgeons tombent par terre en pluie fine.

La vie du hêtre en cinq leçons

Hêtres tortillards dans une étrange forêt à Verzy. On pense que ces arbres biscornus doivent leur aspect à une mutation génétique. / © Bernard Boisson

Tordus de Verzy

Dans une étrange forêt située près de Reims à Verzy, les hêtres sont méconnaissables. Les arbres poussent comme des bonsaïs tordus. Leurs branches et leurs rameaux sont enchevêtrés en direction du sol. Ces hêtres dits tortillards sont connus à cet endroit depuis le VIe siècle. Leur profil atypique est probablement dû à une mutation génétique rare. Etonnamment, parmi les 668 tortillards de Verzy, on compte aussi 13 chênes et 3 châtaigniers au même port biscornu. Bel exemple de transmission d’un caractère héréditaire entre des plantes non apparentées. Des virus seraient responsables de tels accidents génétiques.

Manières d’hêtre

En forêt, le tronc du foyard est comme une grande colonne de marbre qui s’élève droit vers le ciel. Point de branches jusqu’à une cime ovoïde et arrondie, un large parasol de feuilles qui obscurcit le sous-bois. Parfois, sa course à la lumière pousse cet arbre tout en hauteur jusqu’à 30 ou 40 m du sol.
Quand il a de la place, seul ou en lisière, le hêtre change de physionomie. Il pousse généreux, large et trapu, son tronc se ramifie plus vite en branches maîtresses. Enfin, exposé aux tempêtes sur les crêtes ou dans les pierriers, il devient courtaud et tortueux, orientant parfois toutes ses pauvres branches dans le sens des vents les plus forts. Un arbre, trois silhouettes.

Pourpre comme la mort

Au fil des siècles, les pépiniéristes ont sélectionné des hêtres à feuilles de formes plus ou moins aberrantes, dorées ou encore panachées blanc et vert. La variété la plus spectaculaire que l’on peut admirer dans les parcs est le hêtre pourpré. Cette curiosité a été signalée pour la première fois en 1680 près de Zurich dans le village de Buch ( Buche en allemand veut dire hêtre). Une histoire raconte que cinq frères vivaient là qui s’entre-tuèrent… et que leur sang éclaboussa les arbres alentour. En souvenir de cet affreux drame, les hêtres qui naîtraient en ce lieu auraient désormais des feuilles teintées de pourpre.

Couverture de La Salamandre n°224

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 224
Octobre - Novembre 2014
Article N° complet

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