Disparition

Article extrait du dossier Jardin sauvage - Polar polaire
Rougegorge / © Laurent Willenegger

Les premières neiges ont commencé à tomber. Pourtant le jardin attire toujours quelques oiseaux, des habitués visiblement. Seul un rouge-gorge manque à l'appel. Où a-t-il pu passer?

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Matinée chargée à la librairie : aux habitués venus chercher leur commande s'étaient ajoutés les clients occasionnels de Noël. Mes doigts me faisaient mal tant j’avais dû manier le ciseau et les papiers cadeau. A midi trente, après avoir empaqueté « Le Petit Nicolas » et un plus moderne « Eragon », puis raccompagné la dernière mamie à la porte du magasin, je remarquais la neige qui tombait en gros flocons onctueux et qui avait déjà formé une bonne couche sur le trottoir et les toits. Quelle chance : un Noël blanc ! La boutique resterait fermée pour les quatre prochains jours.
Je redécouvrais l'impatience d'une gamine, pressée de fourrer ses mains dans ce coton glacé. Bonheur de l'ambiance feutrée de ce milieu de journée aux allures de soir et du crissement des cristaux sous mes pas. Je retrouvai notre maisonnette avec un plaisir décuplé : je ne l'avais encore jamais vue sous la neige, ce costume lui allait à ravir.

Après la réconfortante fondue, j'appréciais le spectacle du jardin en sirotant un thé au lait, le rideau un peu tiré pour ne pas effrayer les oiseaux. Il ne neigeait plus. La désertion du matin n'avait pas duré et les passereaux étaient plus nombreux que la veille. Mésanges, merles, pinsons, sittelles... Même la discrète mésange huppée aperçue il y a une dizaine de jours se trouvait là, à picorer dans la neige le tournesol éparpillé par les verdiers. Heureuse de son retour, je consignai sa présence dans le petit carnet relié sur lequel je notais mes observations. Tout en écrivant et en agrémentant le texte de croquis, je réalisai qu'il manquait un oiseau à l'appel. Pas n'importe lequel : ce rougegorge était mon préféré. J'appréciais sa présence, sa personnalité, sa fidélité. Chaque jour, je le voyais vaquer à ses occupations. Tantôt en pleine vocalise, posté sur le sureau, tantôt en maraude au pied de la haie, ou encore affairé à retourner vigoureusement le compost à la recherche d'insectes ou de vers. Je pouvais facilement le repérer entre tous grâce à son plumage particulier. En bas de sa poitrine orangée, une tache blanche prononcée attirait l'attention. De plus, une marque claire derrière l'œil lui donnait l'air maquillé.
Je savais que certains rougegorges partent en hiver vers le sud tandis que d'autres débarquent du Grand Nord, mais son absence me perturbait. Je contrôlai les pages précédentes de mon calepin. Il n'avait manqué à aucun de mes recensements. Pas une journée sans son chant clair, roulant comme un ruisseau. En ce milieu d'après-midi, j'avais beau scruter les environs et tendre l'oreille, aucun signe de sa présence. Même pas cette alarme claquante qu'il lançait en se réfugiant dans les buissons à l'approche d'un danger. Un étrange sentiment de vide m’envahit. L’angoisse du matin était de retour, renforcée par le silence ouaté de ce nouveau manteau glacé. Théophile, lui, faisait la sieste. Le caquelon – et très certainement le vin blanc – avait eu raison de sa résistance.

La suite... au prochain épisode ! Nocturne angoisse

Couverture de La Salamandre n°207

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 207
Décembre 2011 - Janvier 2012
Article N° complet

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