La traversée des mousses

Article extrait du dossier Expédition tardigrades
Le tardigrade est vraiment… minuscule! Ici en comparaison avec des cellules de mousse. / © Gaëtan du Chatenet (tardigrade), Christian Aubert (photo 0,2mm)

L’expédition tardigrade peut commencer là, maintenant, même en pleine ville. Il suffit de dénicher le microcosme aquatique où tout va s'enchaîner.

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On cherche l’aventure loin de chez soi. Mais, parfois, elle nous attend au coin de la rue. Immeubles gris, pavés disjoints, arbres alignés. Des voitures, des vélos, un tram. Et des tardigrades partout, invisibles !

Faire le mur

Prenez ce mur de béton rapiécé. Quelques pauvres coussinets brun foncé se cramponnent au mortier. Secs et morts en apparence. Et pourtant, quand il pleut, la mousse renaît. Une goutte lui suffit pour reverdir, gonfler ses feuilles et réveiller son métabolisme. Sans racines pour pomper les ressources du sol, sans vaisseaux pour faire circuler l’humidité, sans autre sexualité que la nage flagellée de ses spermatozoïdes, la mousse est restée une plante aquatique. Sortie de l’océan primordial, elle ne peut prospérer et se reproduire que gorgée d’eau comme une éponge.
Toute la géométrie de ce végétal – brins serrés, feuilles insérées en spirale et poils anti-évaporation – est optimisée pour retenir de quatre à vingt fois son propre poids en eau. Du coup, le film liquide qui tapisse par capillarité la surface de ce végétal permet le développement d’une multitude d’hôtes microscopiques. C’est une jungle qui grouille de vie avec ses troupeaux de proies et ses prédateurs, avec ses parades nuptiales et ses migrations, avec ses naissances et ses carnages.

Survivre

Mais attention, car ce fascinant microcosme est en sursis. Et avec lui, tous ses habitants. Pierres, briques ou tuiles subissent en effet d’énormes écarts de température. Grillée par le soleil, une mousse retient le plus longtemps possible d’infimes traces d’humidité. Bientôt, en désespoir de cause, la forêt suspendue recroqueville ses feuilles contre ses troncs. La voilà desséchée, cuite, réduite à l’extrême… mais pas tout à fait morte.
Certaines de ces micro-jungles, à mille lieues de la confortable et permanente humidité des sous-bois, sont en effet capables d’alterner vie active et latence rabougrie. Cette propriété leur permet de coloniser les supports les plus inhospitaliers et d’y attendre, si nécessaire pendant des mois, une humidité passagère. Dans certaines contrées désertiques, elles se contentent même de la rosée, basculant toutes les 24 heures entre l’humecté et le craquelé.
Evidemment, les squatters qui peuplent ces coussinets sont adaptés à la même brutale alternance entre inondation complète et aridité absolue. Parmi ces increvables, les tardigrades occupent une position de choix. Allons y voir de plus près.

Une île, un monde

La mousse offre une mosaïque d'habitats. / © Laurent Willenegger
  1. Canopée poilue qui piège les poussières, pollens et limons, la surface de la mousse est la partie qui se dessèche le plus vite. Quand l’eau disparaît, ses habitants s’enfoncent dans le coussin végétal ou se mettent en veilleuse.
  2. En profondeur, les brins serrés entretiennent un microcosme aquatique peuplé d’organismes adaptés à une sécheresse totale mais intermittente.
  3. Humide le plus longtemps, l’assise nourricière à la base de la mousse abrite des espèces moins spécialisées, proches de la faune du sol.

A la bonne échelle

Zoom sur le minuscule tardigrade. / © Gaëtan du Chatenet (tardigrade), Gilbert Hayoz (photos 2m > 2mm), Christian Aubert (photo 0,2mm)

Pour rencontrer les tardigrades, il faut réduire notre taille d’un facteur 10’000. En d’autres termes, passer soit par notre imagination, soit par la puissance d’un microscope de 2 mètres à 0,2 millimètre de long. A cette échelle infinitésimale, le monde présente des propriétés radicalement différentes de celles que nous connaissons. Ainsi, le film d’eau interstitielle qui baigne les mousses est-il entièrement sculpté par la force capillaire. Quant à l’oxygène, il diffuse facilement dans le corps des organismes sans qu’ils aient besoin comme nous de système respiratoire. 10’000 fois plus petit en longueur, c’est mille milliards de fois plus réduit en volume. 1 millionième de gramme suffit au tardigrade et à tous ses nerfs, muscles et autres organes translucides.

Les géants

Recherche du tardigrade: la traversée des mousses

Collembole arthropléone, ici Orchesella cincta / © Gaëtan du Chatenet

Une simple loupe grossissant de 5 à 10 fois permet de démarrer l’exploration d’un coussin de mousse. On y trouve parfois de petits escargots, des limaçons, des cloportes et surtout des acariens et des collemboles, représentants typiques de la faune des sols et de la litière. Contrairement aux créatures minuscules qui vivent entièrement dans un film aquatique, ces géants ont une respiration terrestre. Ils apprécient l’humidité, mais craignent la noyade tout comme le dessèchement. Plus leur habitat subit d'alternances marquées entre les deux extrêmes, moins nombreux on les y retrouve.

Recherche du tardigrade: la traversée des mousses

Acarien uropodine, ici Oodinychus ovalis / © Gaëtan du Chatenet

Cousins miniatures des araignées, les acariens se reconnaissent à leurs 8 pattes et à leur corps souvent rond ou bouffi. Les uns, aux mouvements plutôt lents, sont des oribates. Ces herbivores broutent les mousses ou la pellicule d’algues et de champignons qui les tapisse. D’autres, aux mouvements plus rapides et au profil plus effilé, sont des prédateurs prostigmates ou mésostigmates. Quant aux collemboles, arthropodes primitifs, ils sont dépourvus d’ailes mais capables de sauts spectaculaires grâce à un crochet à ressort replié sous leur corps.

Couverture de La Salamandre n°195

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 195
Décembre 2009 - Janvier 2010
Article N° complet

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