Carnet d’un croqu’oiseaux

Article extrait du dossier L'invincible étourneau
Groupe d'étourneaux à couvert dans un saule / © Laurent Willenegger

Observations de l' étourneau à travers la Suisse romande. Laurent Willenegger livre quelques extraits de son carnet.

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Me 8 sept. 2010, Lonay, 16h20 J'ai déjà arpenté pas mal de coteaux : pas facile de trouver des étourneaux dans le vignoble. Filets, canons, propriétaires, ouvriers, riverains... Les obstacles à nos rencontres sont multiples. Enfin, je trouve une troupe d'une centaine d'individus sur un îlot d' arbres au milieu des vignes. En dessous, un canal ouvert où les oiseaux viennent se baigner et boire à tour de rôle, par petites escouades de quatre à cinq. Ce pourrait être un point d'observation à réutiliser. Les plumages sont extrêmement variés. Les jeunes se reconnaissent à leur tête encore gris-noir, dernier vestige de leur premier plumage. D'un individu à l'autre, toutes les combinaisons sont possibles. Un superbe patchwork de mues que j'aimerais bien rendre à l'aquarelle.

Je 9 sept., Montricher, 6h Dortoir d'une vingtaine d'oiseaux près d'un étang. J'installe un affût face aux roseaux. Au soleil levant, peu avant leur envol, les étourneaux sortent à découvert et se toilettent pour démarrer leur journée.

Sa 11 sept., Concise, 11h Vu et revu au sol un groupe de belle dimension, arpentant le pré parmi les vaches. Les étourneaux aiment la proximité du bétail. Hélas, le surlendemain, le troupeau a disparu et avec lui les oiseaux...

Groupe d'étourneaux en train de picorer parmi les vaches d'hérens / © Laurent Willenegger

D'un dortoir à l'autre

Je 9 sept., Corcelettes, soir Me voici sur la rive nord du lac de Neuchâtel, devant la roselière où je venais gamin observer un dortoir géant. Ce soir, il y a entre 10'000 et 20'000 hirondelles qui mènent le bal, pourchassées sans relâche jusqu'à la nuit par deux faucons hobereaux. Les étourneaux, combien sont-ils ? Ils arrivent par vols de 50 à 200 individus. Disons qu'au total il y en a 1000. Le dortoir n'est pas encore à son apogée, mais ma position est idéale pour saisir l'ambiance. Le paysage ajoute sa beauté à la scène.

Etourneaux en vol / © Laurent Willenegger

Lu 13 sept., Corcelettes,

6h30 Les premières hirondelles sortent de la roselière au compte-gouttes. Elles s'envolent vers le large. 6h50 Réveil sonore des étourneaux 6h54 Trois martins-pêcheurs. 6h59 Deux faucons hobereaux apparaissent et chassent les hirondelles qui tentent de les esquiver en longeant très bas le massif de roseaux. 7h04 Premier gros paquet d'hirondelles (200) et heure officielle du lever de soleil. 7h10 Les gazouillis des étourneaux forcissent. 7h15 Pic de sortie des hirondelles, le volume sonore des étourneaux augmente encore. 7h18 Onze courlis passent en vol. 7h19 Les gazouillis cessent brusquement. Les étourneaux émergent de la roselière en une masse compacte puis le groupe s'étire sous forme de spirale et vient pile dans ma direction, très bas. Un bon millier d'oiseaux passe devant moi et disparaît le long de la rive. 7h27 Le soleil émerge des nuages. 7h29 Parfois, des étourneaux jaillissent des roseaux, effectuent un vol de quatre ou cinq mètres au-dessus du dortoir et y redescendent. Eclaireurs ? chasseurs d'insectes ? 7h49 Deuxième et dernier vol massif d'étourneaux.

Nuée d'étourneaux / © Laurent Willenegger

Lu 13 sept., Chavornay, 19h Un grand saule pousse les pieds dans un grand étang. Il attire tous les oiseaux. Ses branches basses assurent la sécurité pour le bain. On ne voit rien, on n'entend que des bruits d'ailes et des clapotis. Dans les ramures, des individus qui font leur toilette. Le groupe repart et déjà d'autres oiseaux tournoient et se posent exactement au même endroit. A 19h21, un épervier surgit, poursuit et frappe avec ses serres un individu qui se retrouve à l'eau. L'étourneau tente de nager en hurlant. Le rapace fait du vol sur place et pique sur lui en le forçant à plonger.

Cet épervier vient de frapper l'étourneau, tombé à l'eau. / © Laurent Willenegger

L'attaque a lieu à quelques mètres de moi. L'attaquant me voit et file à regret. Sa victime probablement blessée nage tant bien que mal sur une dizaine de mètres pour rejoindre les branches basses du saule. Je dessine la scène. Huit minutes plus tard, l'air de rien, l'épervier revient d'un vol papillonnant voir si sa proie ne serait pas encore là...

Dessin étourneau

Etourneau perché sur une branche / © Laurent Willenegger

Je 23 sept., Giez, 8h Affût devant le vieux pommier. Ils sont là, quelques jeunes de l'année et surtout un ou deux adultes au comportement quasi printanier. Ils chantent, ils bataillent, ils visitent même à plusieurs reprises une cavité. J'observe avec attention tous leurs mouvements et leurs attitudes. C'est fou ce que l'étourneau est un oiseau nerveux, réactif, toujours sur le qui-vive ! Il n'hésite pas à s'en prendre à coups de bec à la branche sur laquelle il est posté. Il ramasse des brindilles et des feuilles pour les lancer loin de lui. J'admire aussi comme il explore chaque anfractuosité à la recherche d' insectes. Non, ce n'est pas un monomaniaque des fruits comme on le pense souvent.

De filets en pétards

Me 22 sept., Colombier sur Morges Ces jours-ci, je constate que les étourneaux se rapprochent des vergers. Une centaine d'individus tournent entre le bétail, la haie, les fruits. La bande chasse aussi les insectes au vol et pousse jusqu'à la vigne, là où celle-ci n'est pas couverte de filets. A 16h, ils filent déjà vers le lac, mais où ?

Les étourneaux viennent se servir de raisins dans les vignes, provoquant le courroux de certains propriétaires. / © Laurent Willenegger

Je rencontre la propriétaire des lieux. Elle m'offre du raisin. Nous discutons de ces oiseaux avec lesquels elle doit composer. Cette ancienne abonnée de La Salamandre m'explique qu'elle tolère plutôt bien leur passage.

Di 10 oct., vignes de La Côte Depuis quelques jours, les effectifs augmentent considérablement. Les oiseaux gagnent le vignoble en masse. Les fruits sont mûrs, les vendanges commencent sous le soleil et eux, ils sont au rendez-vous. Au passage, je note un certain dégoût ou une certaine méfiance lorsque j'annonce quel sujet je m'efforce de dessiner. Aucun doute : l'étourneau fait moins l'unanimité que le rougegorge ! Curieusement, j'observe que seule une faible proportion des vignes est protégée, soit par des filets, soit par des effarouchements sonores ou visuels. Considérerait-on les pertes comme négligeables ?

Les étourneaux viennent se servir de raisins dans les vignes, provoquant le courroux de certains propriétaires. / © Laurent Willenegger

Pour un retour du garde-vigne ?

Les filets protecteurs, méthode de prévention la plus efficace contre les grappilleurs de toutes sortes, peuvent causer la mort de très nombreux oiseaux. Heureusement, les pratiques évoluent. On préconise aujourd'hui la pose de filets clairs très voyants, aux mailles larges et au fil souple plutôt que coupant. De plus, les fils de ces réseaux doivent être bien tendus pour ne pas traîner par terre, ce qui pourrait piéger notamment des hérissons. Il faut également qu'ils ne comportent aucune brèche. Enfin, il faut régulièrement contrôler si des animaux ont été piégés et démonter ces dispositifs immédiatement après le passage des vendangeurs.
Les moyens de lutte par effarouchement optique (bandes de plastique) ou auditif (pétards, cris d'alerte et de détresse d'oiseaux) sont d'une efficacité limitée. Les étourneaux font rapidement la différence entre un danger réel ou simulé. La méthode à l'ancienne du garde-vigne, surveillant qui patrouille avec une arme chargée à blanc pour effaroucher les vols de pillards, mérite d'être reconsidérée. Cette pratique a été remise au goût du jour dans certains grands vignobles.

Des filets de protection aux mailles imparables emballent les vignes afin de protéger la récolte des oiseaux. / © Laurent Willenegger

Me 13 oct., Montricher, 18h09 Autour de l'étang, en deux ou trois séances d'affût le matin et le soir, j'ai cerné le manège, quasi rituel, du dortoir. Le soir, la troupe d'environ 150 individus se rassemble sur le pylône qui surplombe l'étang. Le long des fils électriques, ils se chamaillent, ce qui entraîne des mouvements en chaîne de décalage des pattes vers la droite ou vers la gauche. La chorégraphie est assez cocasse.

© Laurent Willenegger

Puis, jusque vers 18h45, peu avant le coucher du soleil, les étourneaux descendent sur le marais par petits vols et se posent dans les saules. Prudemment d'abord, ils glissent dans les branches jusqu'à se retrouver au bord de l'eau. Bruits d'ailes et clapotement. Après le bain, on remonte, on s'ébroue, on se toilette. Ils sont très méfiants et restent toujours sous le couvert des branches. Sans doute s'agit-il d'anticiper les attaques de l'épervier, de l'autour ou même de la buse qui ne manque pas de tenter sa chance. Certains somnolent déjà. Comme ils sont venus, ils repartent, mais par un vol court et direct jusqu'aux roseaux à 30 mètres de là. Je les vois postés en lisière des grandes tiges de trois mètres plantées dans l'eau, puis s'enfoncer dans cette jungle verticale.

Etourneaux perchés au sommet d'un arbre / © Laurent Willenegger

A 19h10, presque la nuit, plus un bruit. Ils dorment en sécurité. Au matin, scénario inverse. Du massif de roseaux vers les saules. Bain et toilette durent presque une heure avant l'envol réglé sur le lever du soleil. Au dernier moment, les oiseaux grimpent dans le buisson et s'envolent par petites escadrilles qui vont rallier différents secteurs de nourrissage pour la journée. Enfin, l'étang retrouve son calme.

Les fruits mûrs tombés au sol sont bien appréciés des étourneaux. / © Laurent Willenegger
Couverture de La Salamandre n°205

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 205
Août - Septembre 2011
Article N° complet

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