Course contre la montre

Article extrait du dossier Chronique d'une rivière
Pascal Stucki recueille quelques larves d'éphémères et d'autres insectes aquatiques dans son filet. / © Gilbert Hayoz

Le biologiste Pascal Stucki nous emmène découvrir la faune d'une rivière. Avec en prime, une écrevisse, puis deux, puis trois...

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Jeudi 7 mai - Le débit de l’eau a encore diminué. Trois semaines auront suffi à bouleverser la géographie des lieux. Alors que les colzas jaunissent la campagne, les îles se sont multipliées et les bancs de galets à sec largement étendus. Par endroits, la crue a accumulé un peu de terre où se développent de vigoureuses et conquérantes orties.

Evasion à tire-d’aile

Là où le courant était le plus rapide, tout s’est calmé. Les éphémères aplaties ont disparu. A leur place, on trouve des colonies de larves de phryganes cachées dans autant de bijoux de graviers parfaitement ajustés. Pascal Stucki en repère des dizaines, rassemblées en arc de cercle sous un gros caillou pour préparer leur métamorphose.

A quelques mètres de là, dans des secteurs auparavant peu peuplés, il y a maintenant beaucoup plus d’eau. Toutes les larves des courants rapides se concentrent dans ces couloirs frémissants. Les Epeorus sont cinq ou six sous chaque galet, eux aussi sur le point de se transformer en insectes parfaits. Dissimulées sous deux fourreaux protecteurs, leurs ailes sont prêtes. Toutes les larves dépendantes d’une eau fraîche et propre sont maintenant engagées dans une implacable course contre la montre. La rivière évolue vite, le temps presse. La baisse des eaux concentre les polluants. Et l’élévation de la température diminue drastiquement la part d’oxygène disponible. Pour survivre, il faut s’envoler.

Sous la rivière, l’eau coule

Mais tous ne partiront pas. Beaucoup n’ont d’autre choix que de résister sur place aux bouleversements qui s’annoncent, soit qu’ils sont dépourvus d’ailes, soit qu’il leur faut plusieurs années pour atteindre le stade adulte.
Et puis, ce qu’on voit de la rivière n’en est pas la totalité ! L’eau baigne aussi des sables et graviers en profondeur. C’est dans ces interstices aquatiques que se réfugieront si nécessaire les éphémères fouisseurs. Eux dont le stade larvaire dure de deux à trois ans ont impérativement besoin de survivre aux basses eaux.

Quand l’eau disparaît des trous les plus profonds, c’est dans ces sédiments que survivent parfois les plus gros et probablement les plus spectaculaires invertébrés qui existent sous nos contrées : les écrevisses à pattes blanches. Ce soir, nous avons le fol espoir de surprendre ces géants malheureusement devenus extrêmement rares car dépendants des eaux les plus pures. Nul ne sait s’il en subsiste dans le lit principal. Les chances sont plus grandes d’en trouver le long d’un petit affluent qui se jette dans la rivière juste en amont du grand méandre.

Des pinces dans la nuit

Au crépuscule, le faisceau de nos lampes dessine des cercles dans les galets, les mousses et les racines. L’éclair argenté d’une truite disparaît aussi vite qu’il était apparu. L’eau paraît si claire qu’elle en devient presque invisible…
Et voici la première écrevisse, ou plutôt son ombre. C’est un cadavre blanc, ventre à l’air. D’autres suivent dans la même macabre posture. Une traînée de purin qui ruisselle sur la neige, un traitement chimique un peu trop près des berges ou un égout qui déborde quelques heures, il suffit de peu de chose pour décimer une population d’écrevisses.

Coincés dans un filet d’eau entre deux champs, ces crustacés étaient à la merci d’un incident. Auraient-ils tous trépassé ? Plus haut, le ruisseau divague librement dans un petit bois. Et là, dans une belle vasque verte, voici une première écrevisse vivante. Deux, quatre… Elles sont finalement cinq à explorer le fond avec leurs interminables appendices sensoriels, à la recherche d’une larve de phrygane à aspirer dans son fourreau ou d’un cadavre à démembrer. Plus loin, on retrouve dans chaque trou profond d’autres décapodes imposants qui vaquent à leurs occupations nocturnes. Les mâles, plus grands, se reconnaissent à leurs pinces massives et parfois aux séquelles consécutives à leurs combats : carapaces écornées, antennes cassées, pinces sectionnées ou en train de repousser. Les femelles, plus menues, ont un abdomen élargi sous lequel s’accrochent à cette saison des dizaines d’écrevisses miniatures.
Pour cette fois, elles ont survécu tout en haut du ruisseau. Voilà qui illustre l’importance des sources et des ruisselets forestiers. A la naissance des rivières s’étendent les derniers sanctuaires à l’abri de nos pollutions.

Les apprentis sorciers

Ecrevisse à pattes blanches / © Pierre Baumgart

La destruction des rivières et la pollution de l’eau avaient rendu trop rares les belles et délicieuses écrevisses. Qu’à cela ne tienne ! On allait résoudre le problème en introduisant toutes sortes d’espèces exotiques à l’écologie moins exigeante et beaucoup plus résistantes aux substances chimiques. Aujourd’hui, plusieurs sortes d’écrevisses américaines pullulent dans nos lacs et nos rivières. D’un point de vue alimentaire, c’est une réussite pour qui veut les pêcher. Mais ces arrivages ont provoqué une catastrophe écologique. Car ces décapodes sont voraces et agressifs. Ils déciment la faune aquatique locale, vident les étangs, concurrencent les écrevisses indigènes. Ils leur transmettent de surcroît un champignon pathogène auquel les espèces européennes ne survivent pas.

Un seul exemple : l’écrevisse signal, originaire de la côte Ouest des Etats-Unis, est en train de conquérir toute l’Europe. En Suisse, après le Léman, elle vient de mettre pied dans le lac de Neuchâtel où elle abonde déjà. En France, on l’a trouvée dans 61 départements contre 34 en 1995. Cette progression fait froid dans le dos quand on sait qu’il n’existe aucun exemple de population d’écrevisse européenne qui ait résisté à cette invasion. Hélas, la récente apparition de l’écrevisse de Louisiane, encore plus vorace, ne va rien arranger.

En savoir plus: notre article Signal d'alerte pour les écrevisses

Couverture de La Salamandre n°197

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 197
Avril - Mai 2010
Article N° complet

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