Copinages et trahisons

Article extrait du dossier Fourmi land
Myrmica sabuleti hume les phéromones apaisantes de la loméchuse. / © Théotime Colin

Plus prêteuse que dans la fable, la fourmi attire pique-assiettes et chenilles voraces. Sa passion ? Disséminer les graines.

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Senteur assassine

La loméchuse est un coléoptère qui tire son nom d'une empoisonneuse de la Rome antique. Ce staphylin est un pique-assiette hors pair qui envoûte les fourmis grâce à un cocktail de phéromones apaisantes. « Certains disent que la loméchuse drogue les fourmis au point qu'elles délaissent leur propre couvain et suivent leur dealer dans la forêt lorsque celui-ci quitte la colonie. Les histoires qui courent sur son compte sont largement exagérées » , tempère Luc Passera, entomologiste et professeur émérite de l'Université Paul Sabatier de Toulouse.

Lorsque la loméchuse rencontre une ouvrière de Formica sanguinea ou de Myrmica sabuleti , elle lui fait renifler son parfum et lui tapote ensuite la bouche à la manière des larves de fourmis. Croyant avoir affaire à un bébé égaré, l'ouvrière emmène promptement l'intrus dans son nid. Abusées par les effluves de Lomechusa strumosa , les nourrices ne réagissent pas lorsque celui-ci dévore le couvain. Elles continuent même de l'alimenter et après que celui-ci a pondu, elles s'occupent de ses larves.

Pour se faire nourrir, ces dernières miment le comportement des larves de fourmis, mais avec plus d'énergie, si bien qu'elles obtiennent plus à manger. Une fois adultes, les loméchuses quittent leur hôtel gratuit pour s'introduire dans une nouvelle colonie et y pondre leurs œufs.

Vol à la tire

Le coléoptère Amphotis marginata est un bandit de grand chemin. Il se poste sur les pistes des fourmis Lasius fuliginosus pour leur dérober du miellat. Agissant de nuit, il intercepte une fourrageuse en lui tambourinant sur la tête avec ses antennes. Ainsi, il se fait passer pour une fourmi réclamant de la nourriture. Sa victime, bernée, régurgite alors un repas tout prêt : le brigand est servi. Toutefois, l'ouvrière se rend vite compte de la supercherie et attaque alors le voleur qui replie tous ses membres sous sa carapace. N'arrivant pas à le déloger, la fourmi s'en va et Amphotis marginata reprend sa route. C'est sûr, il récidivera !

Amphotis marginata, un voleur de miellat / © Pavel Krásenský

Don ou arnaque ?

Amorphocephala coronata s'attaque à différentes espèces de camponotes, les plus grandes fourmis d'Europe. Comme d'autres coléoptères, il use de stratagèmes chimiques et comportementaux pour leurrer les fourmis, s'introduire dans leur nid et s'y faire nourrir. Mais l'arnaqueur ajoute une ruse supplémentaire et fait semblant de partager de la nourriture avec ses hôtes. Quand une ouvrière lui donne à manger par trophallaxie, il régurgite une petite partie de son repas à la fourmi. Echange véritable ou manipulation ?

Donnant donnant

Comme la violette et le perce-neige, la chélidoine collabore avec les fourmis pour assurer une meilleure dispersion de ses graines. Cette plante aussi appelée herbe à verrues produit des gousses qui éclatent et envoient leurs semences à plus d'un mètre de distance. Ces graines d'un brun brillant présentent une excroissance charnue non nécessaire à la germination : l'élaïosome. Lasius niger , la fourmi noire commune des jardins, s'en saisit et les rapporte au nid. Seule, elle ne peut détacher l'élaïosome et les ouvrières s'y mettent à plusieurs pour découper cette gourmandise. Ainsi délestée, la graine est rejetée à l'extérieur de la fourmilière et germera. Les fourmis sont les seuls insectes à déplacer massivement de telles cargaisons. En Europe, les championnes de la dispersion sont les Lasius, les Myrmica et les Formica.

Une Lasius niger fourrageuse ramène au nid une graine de chélidoine avec son élaïosome blanc. / © David Verport

Cadeau empoisonné

Certains insectes ravitaillent les fourmis avec quelques arrière-pensées. En particulier plusieurs petits papillons parmi lesquels l'azuré du serpolet. La chenille de ce dernier sécrète un liquide sucré par une glande à miel lorsqu'elle rencontre une fourmi Myrmica sabuleti. Après que cette dernière a fini de déguster sa friandise, la larve se contorsionne et se recroqueville. La prendrait-on pour une larve égarée ? Toujours est-il que l'ouvrière saisit la chenille entre ses mandibules pour la ramener dans son nid. Une fois logée dans une chambre à couvain, la chenille se trouve protégée des prédateurs et hiberne. Au printemps, elle dévore les larves de son hôte puis se métamorphose et quitte le nid à tire-d'aile.

Une chenille de l'azuré du serpolet vivant au milieu du couvain de Myrmica sabuleti. / © Darlyne Murawski
Couverture de La Salamandre n°206

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 206
Octobre - Novembre 2011
Article N° complet

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