Le bon, la brute et le truand

Article extrait du dossier Fourmi land
Les fourmis peuvent faire preuve de comportement stantôt altruistes tantôt machiavéliques. / © Jonathan Lhoir

Voici un monde qui fourmille des comportements les plus incroyables, tantôt charitables, tantôt machiavéliques. Trois exemples près de chez nous.

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Parfum de détresse

Dans les milieux secs et sablonneux du sud-est de la France vit une fourmi au comportement très particulier. Les aptitudes de secouriste de Cataglyphis cursor viennent d'être mises au jour par Elise Nowbahari et ses collègues de l'Université Paris XIII. « Ces fourmis courent au secours de leurs sœurs lorsqu'elles sont en détresse ! » affirme la chercheuse. Pour le démontrer, les scientifiques ont mené une expérience inédite : une ouvrière est attachée à un morceau de papier par un fil de nylon qui la retient au niveau du thorax. Elle est ensuite recouverte de sable. Lorsque ses congénères passent par là, elles ne peuvent la voir et, pourtant, elles se mettent aussitôt à creuser pour dégager la prisonnière.

Encore plus fort : certaines attaquent le fil de nylon pour tenter de libérer leur sœur. Le sauvetage est déclenché lorsque les ouvrières perçoivent la phéromone de détresse envoyée par la fourmi attachée. Dégager le sable et tirer sur les membres de l'infortunée sont des comportements observés chez d'autres espèces. Mais Cataglyphis cursor semble savoir que c'est le fil de nylon qui est la source du problème. Les élans altruistes de ces fourmis restent toutefois limités aux membres de leur famille proche, c'est-à-dire de la colonie dans laquelle elles sont nées. Les appels au secours d'une fourmi étrangère les laissent de marbre.

Une ouvrière Cataglyphis cursor tire sur la patte de sa sœur pour tenter de la dégager. / © Paul Devienne

Parasitage secret

Les Alpes françaises et suisses abritent une fourmi si rare et si difficile à observer qu'elle en est presque mythique : Teleutomyrmex schneideri. Chez elle, la caste des ouvrières a disparu. Il ne reste que des reines minuscules de 2,5 mm de long. Celles-ci vivent en parasites sur le dos d'autres reines de la fourmi Tetramorium caespitum qui vit cachée sous des pierres jusqu'à 3000 m d'altitude.
Les minus s'accrochent à plusieurs sur celle qui les porte et émettent des phéromones apaisantes pour se faire accepter comme membres à part entière de la colonie. Leur corps est adapté à leur mission de parasite : concave, il s'emboîte parfaitement sur le thorax ou l'abdomen arrondi de la reine hôte. Leurs pattes possèdent des coussinets et des griffes spéciales leur assurant une prise solide sur la cuticule de leur hôte.

La position privilégiée sur le dos de la reine leur permet de rester à l'abri, de bénéficier de la protection des ouvrières au service de la souveraine et de se faire nourrir. Il s'agit d'un cas unique d'ectoparasitisme chez un hyménoptère qui vit comme une puce ou une tique.
Cette fourmi prodigieuse ne possède plus les glandes nécessaires au nourrissage de ses larves, son aiguillon et sa glande à venin ont régressé et ses mandibules ne peuvent plus absorber que des aliments liquides. Même son cerveau et son système nerveux se réduisent à leur plus simple expression. En revanche, la pique-assiette pond allègrement deux œufs par minute, dont les ouvrières parasitées s'occuperont avec zèle. Une fois adultes, les mendiantes professionnelles s'envolent pour aller faire la manche dans une autre colonie.

Des reines minuscules, les Teleutomyrmex schneideri, vivent en parasites sur le dos d'autres reines de la fourmi Tetramorium caespitum. / © Walter Linsenmaier

Meurtres et esclavage

Le mythe de la fourmi travailleuse et infatigable est définitivement enterré par Myrmoxenus ravouxi. Cette fourmi minuscule mesure de 2,5 à 5 mm et vit dans des nids à une seule chambre dans du bois mort ou une pierre fendue. Elle a institué un modèle de société qui réduit plusieurs autres espèces de fourmis, dont Temnothorax unifasciatus, en esclavage. Pour fonder sa colonie, la reine conquérante s'introduit dans un nid étranger, saisit sa souveraine par le cou et l'étrangle pendant plusieurs semaines.

Au bout de sa longue agonie, la victime ne meurt pas d'asphyxie puisque les fourmis respirent par des orifices situés sur leurs flancs, mais plutôt d'une paralysie provoquée par le pincement de sa chaîne nerveuse. L'intruse s'imprègne durant tout ce temps de l'odeur de sa prisonnière en la léchant et en se frottant à elle. Si bien que les ouvrières ne s'aperçoivent pas de la supercherie. Une fois sa rivale liquidée, la nouvelle reine pond ses œufs, soignés par les ouvrières dupées.

Devenues adultes, les descendantes de l'usurpatrice sont totalement oisives et se font servir par leurs mères adoptives. Elles se préparent à un seul métier : guerrières. Quand les ouvrières hôtes meurent, il faut en effet leur trouver des remplaçantes. Myrmoxenus ravouxi lance alors des raids. Une éclaireuse guide une troupe de quelques dizaines de guerrières vers une autre colonie de Temnothorax unifasciatus. Sur place, les assaillantes vaporisent une substance qui neutralise les défenses des gardiennes. Les fourmis attaquées s'en trouvent désorientées et prennent la fuite ou sont tuées. Les soldates volent alors le couvain et le rapportent dans leur propre nid pour en faire une nouvelle génération de captives.

Une grande majorité des membres de la colonie envahie sont épargnés lors de ces raids. Peut-être les esclavagistes les laissent-elles en vie pour pouvoir revenir les piller ultérieurement ?

La reine Myrmoxenus ravouxi étrangle sa victime, la reine Temnothorax unifasciatus. / ©  Rumsais Blatrix
Couverture de La Salamandre n°206

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 206
Octobre - Novembre 2011
Article N° complet

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