Casse-tête chez les vertes

Grenouilles vertes au bord de l'eau / © Jean Chevallier

Les chromosomes des grenouilles vertes réservent des surprises. Balade à leur rencontre au bord de l'étang puis révélations en série.

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En avril, les grenouilles rousses et agiles ont disparu en forêt. Mais leurs cousines aquatiques ont pris le relais au bord de l'eau : les grenouilles vertes. Les plus grosses d’entre elles passent l’hiver sur place, enfouies dans la vase sous au moins 40 cm d’eau pour être sûres de ne pas geler. Chez elles, pas de migration mais plutôt des errances occasionnelles. Pas d'émergence puis de noces synchronisées, pas de jeûne avant la reproduction. Non, elles se réveillent chacune à leur rythme, elles croquent du moucheron quand l’occasion se présente et les concerts sonores qui accompagnent leurs amours se prolongent sur plusieurs mois.

Plutôt catch ou solarium ?

Casse-tête chez les grenouilles vertes - La Salamandre Libellules dessin

Libellules / © Jean Chevallier

Cet après-midi, elles sont nombreuses à se réchauffer au soleil, simplement assises le long des berges. D'autres s’activent dans l’eau en vocalisant à tue-tête. Les grenouilles vertes chantent bouche et narines fermées. L’air va et vient entre leurs poumons et les espèces de bulles de chewing-gum extensibles qu’elles ont de chaque côté de la tête. Le son produit dans leur gorge par la vibration des cordes vocales est amplifié par ces sacs vocaux. Il peut atteindre 90 décibels, du moins chez les mâles car les femelles dépourvues d'organe amplificateur ne chantent pas.

Grenouille verte / © Jean Chevallier

Ce sont donc exclusivement ces messieurs qui s'affrontent à la surface de l’eau en jacassant et en se bousculant comme des catcheurs. Ils sont une dizaine en tout, les plus gros semble-t-il aux meilleures places au milieu de l’orchestre. Toute la soirée et une bonne partie de la nuit, ils chanteront et chanteront encore dans l’espoir d’attirer une femelle. Et puis, dans deux ou trois jours, sans prévenir, l’arène se déplacera de quelques mètres, puis une nouvelle fois un peu plus tard, peut-être pour mieux occuper l’espace.

Des amours très publiques

Casse-tête chez les grenouilles vertes - La Salamandre dessin Grenouille verte

Grenouille verte / © Jean Chevallier

Si une femelle survient, les mâles font cercle autour d'elle en s'affrontant. Ils chantent et sautent jusqu'à ce que l'un d'entre eux parvienne à monter sur son dos et à la saisir sous les aisselles. Alourdie par son cavalier, la grenouille cherche alors un appui sur des plantes immergées. Au bout d'un certain temps, elle se décide à pondre brusquement un petit amas d'œufs immédiatement fécondés par le mâle. Après une pause, les mouvements convulsifs reprennent pour une deuxième expulsion, puis d'autres à intervalles réguliers. Mais attention, toute alerte provoque la plongée et la séparation des deux partenaires, peut-être au profit d'un autre mâle.

Libellules / © Jean Chevallier

Voilà le décor planté entre libellules, nénuphars et iris jaunes, sans oublier une discrète couleuvre vipérine qui guette un prochain repas. Mais ces grenouilles vertes, qui sont-elles au juste ? Dans les livres, on nous en présente trois différentes, voire cinq, parfois même huit… Embrouille en vue ?

La bande des trois

Classiquement, on distingue trois espèces différentes de ces grenouilles. D'abord des jolies petites appelées grenouilles de Lessona. Ce sont les plus exigeantes de la bande. Au lieu de passer l'hiver sous l'eau comme les autres, elles hibernent à terre. Elles ont besoin de petits plans d'eau et de marais dans des paysages comportant prairies et forêts de feuillus, en plaine ou à altitude intermédiaire.

A l'autre extrême, les grandes grenouilles rieuses aux coassements très bruyants. Leur coloration souvent tachetée est plus foncée, leurs pattes en proportion plus longues. Pour leur bonheur, il suffit de n'importe quel grand plan d'eau ensoleillé et à basse altitude dans et autour duquel elles prospèrent toute l'année. Un port sur un lac, un étang isolé ou une rivière même polluée leur suffisent. Ces grenouilles très aquatiques sont capables d'avaler des proies sous l'eau.

Grenouille verte / © Jean Chevallier

Enfin, entre les deux, une forme assez parfaitement intermédiaire appelée grenouille verte proprement dite ou esculenta. Déjà à ce stade, ce n'est pas du gâteau pour les reconnaître toutes les trois sur le terrain. Mais vous allez voir, ce n'est que le début.

Un feuilleton en huit rebonds

Première découverte - Dans les années 1960, Leszek Berger, un zoologue polonais, fait des expériences en croisant les trois espèces. Surprise : petite Lessona appariée avec grosse rieuse produit la forme intermédiaire esculenta. Cette dernière est donc une hybride des deux autres ! D'ailleurs, quand elle se reproduit seule, elle ne donne pas de têtard viable. Mais bizarrement, quand cette hybride est appariée avec une Lessona, elle ne produit que des hybrides. Et une hybride avec une rieuse que des rieuses.

Casse-tête chez les grenouilles vertes - La Salamandre dessin serpent manger prédation grenouille

Manger ou être manger… / © Jean Chevallier

Deuxième surprise - C'est l'explication de ces résultats ! Au moment de la production des ovules ou des spermatozoïdes chez les hybrides, le patrimoine génétique rieuse est intégralement conservé au détriment des chromosomes de la petite grenouille de Lessona qui sont éliminés. Génétiquement, la grenouille rieuse est gagnante dans tous les cas. C'est un peu comme si cette espèce parasitait génétiquement les deux autres. Ce mode de reproduction extrêmement rare – on ne le retrouve que chez certains poissons – est appelé hybridogenèse.

Troisième révélation - La grenouille rieuse n'existait pas naturellement en Suisse ou en France il y a cinquante ans, sauf peut-être en Alsace. Il n'y avait que des petites vertes Lessona et des esculenta, ces hybrides se maintenant en se recroisant à chaque génération avec des Lessona. Les grenouilles rieuses originaires d'Europe centrale et orientale apparaissent progressivement dans les années 1950 et 1960. On en importe de grandes quantités à des fins gastronomiques ou pour des laboratoires. On les élève un peu partout. Inévitablement des bêtes s'échappent dans la nature.

Grenouille verte / © Jean Chevallier

Quatrième coup de théâtre - Une fois introduite, la grenouille rieuse fait preuve d'une impressionnante vitalité. A partir de la région de Genève, de Lausanne et d'Yverdon, elle conquiert rapidement tout le Plateau suisse et la plaine du Rhône. En France, connue d'abord dans l'Est, elle occupe désormais l'essentiel des grands bassins-versants du Rhône, du Rhin, de la Loire ou encore de la Seine.

Cinquième épisode - La rieuse est aussi grande que vorace. Son apparition n'est pas une bonne nouvelle pour les amphibiens locaux. Elle se trouve en compétition avec eux et les consomme aussi souvent. Là où les conditions lui sont favorables, elle peut faire complètement disparaître la petite grenouille verte.

Sixième surprise - On a découvert récemment que tout ce qui ressemble chez nous à des grenouilles rieuses regroupe des individus d'au moins quatre espèces orientales différentes mélangées au gré des introductions.

C'est l'heure du repas pour la grenouille verte. / © Jean Chevallier

Septième rebondissement - Une étude met en évidence une bizarrerie génétique supplémentaire. Presque toutes les petites grenouilles vertes échantillonnées en Suisse ou en France sous l'étiquette de Lessona seraient en réalité des grenouilles de Berger, une espèce connue jusqu'ici exclusivement en Italie. Des indices suggèrent que la Berger aurait remplacé la Lessona il y a quelques siècles. Conséquence possible d'un intense trafic de ces animaux au Moyen Age, voire à l'époque romaine ? Mystère…

Huitième et pour l'instant ultime révélation - Les grenouilles rieuses introduites semblent résister à une maladie émergente très dangereuse pour les amphibiens, la chytridiomycose. L'extension actuelle de ces porteuses saines contribue probablement à répandre ce véritable fléau.

On arrête là pour cette fois le feuilleton. Et bonne chance si vous voulez déterminer précisément les grenouilles dessinées sur ces pages par le peintre animalier Jean Chevallier.

Casse-tête chez les grenouilles vertes - La Salamandre Grenouille de Lessona, vert esculenta rieuse dessin

Grenouille de Lessona, vert esculenta et rieuse / © Jean Chevallier

Vertes ou vertes ?

  • La grenouille de Lessona est de petite taille (≤ 7 cm b, ≤ 8 cm a) et couleur vert d'herbe tirant souvent sur le jaune. Ses sacs vocaux sont blanc pur.

  • La grenouille verte esculenta est de taille intermédiaire (≤ 9 cm b, ≤ 12 cm a), son dos vert clair, vert d'herbe ou vert-bleu, ses sacs vocaux blanchâtres à gris.

  • La grenouille rieuse atteint et dépasse les 13 cm. Cette espèce est souvent vert olive avec de nombreuses taches, sacs vocaux gris foncé.

  • On peut aussi essayer de se tirer d'affaire en les reconnaissant à la voix.

Ecoutez et comparez le chant des différentes grenouilles.

Retrouvez tous les articles du dossier : Le silence des grenouilles.

Couverture de La Salamandre n°238

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 238
Février - Mars 2017
Article N° complet

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