Butor, l’oiseau roseau

Butor étoilé en train de pêcher au bord de la roselière. / © Benoît Renevey

Habitant emblématique des roselières, le butor étoilé s'y dissimule à merveille… Benoît Renevey l'a approché pour un face-à-face inoubliable.

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Ce début d'hiver est particulièrement clément sur les rives du lac de Neuchâtel. La Grande Cariçaie est comme une pellicule d'or qui frémit au gré des courants d'air sur le bleu du lac. Ni la neige, ni la glace ne sont encore venues saisir la vie palustre. Par chance, un mandat professionnel me donne une autorisation d'accès temporaire à certains coins préservés pour réaliser des images. Et je sais qu'ici, à cette saison, vit le maître des lieux : le butor étoilé.

Il semble que la brume si familière se dissipe aujourd'hui.

Je connais cet endroit presque par cœur. J'y suis né. J'y ai joué aux cow-boys et aux Indiens. Plus tard, j'ai réalisé une étude sur le grèbe huppé exactement dans cette zone. Pour les avoir dénombrés dans le cadre de mon doctorat de biologie, je sais qu'il en niche près de 250 couples.
Il semble que la brume si familière se dissipe aujourd'hui. Elle laisse enfin pénétrer la lumière, fidèle alliée du photographe. J'en profite pour me faufiler entre les roseaux, totalement invisible dans mon affût flottant. Le butor est là ! Je le suis pendant une heure dans sa pêche méthodique, mais infructueuse. Puis je le laisse s'évaporer dans la lisière de l'autre rive.
Le soir, les silhouettes des aigrettes blanches deviennent noires. Les cormorans utilisent les arbres échevelés de leur colonie comme dortoir hivernal.

Le lendemain, le soleil est au rendez-vous et je retourne dans le marais secret. Le butor se montre presque aussitôt. Imperturbable, il lance son œil inquisiteur jaune sur l'onde plate. La chance tourne et c’est aujourd’hui une pêche miraculeuse : il capture cinq ou six tanches de plus de dix centimètres entre 13h30 et 17h. Pour cela, il parcourt près de 150 mètres, pas à pas et en tous sens.

Je fais plusieurs images durant cette période très active. Je me retrouve parfois à seulement cinq mètres de lui ! A 15h, il s'empare d'une énorme tanche. Il est contraint de la déplacer dans une zone exondée pour la manipuler au sol. Mais il n'arrivera ni à l'avaler, ni même à la dépecer. Après une heure de tentatives infructueuses, le grand butor abandonne finalement sa prise sur la vase. Elle fera le bonheur d'un charognard…

Quel plaisir d'avoir pu m'immerger à ce point dans la vie du héron solitaire. Confiant dans son plumage cryptique, le butor est beaucoup moins farouche que le héron cendré ou la grande aigrette. D'ordinaire, c'est lui qui se cache et nous regarde passer incognito. Pour une fois, tel un Sioux des roseaux, je suis parvenu à force de patience à inverser les rôles.

Propos recueillis par Jean-Philippe Paul

Marais surgi des eaux

Les roselières de la Grande Cariçaie occupent 170 hectares, soit le cinquième de la superficie de cet écosystème pour toute la Suisse. Un océan de roseaux monotones ? Détrompez-vous ! Ce milieu abrite par exemple une très riche communauté d’oiseaux rares et menacés.
Deux corrections successives des eaux ont abaissé le niveau des lacs jurassiens de plus de trois mètres. L’immense marais autrefois situé entre les lacs de Neuchâtel, de Bienne et de Morat a disparu. C’est aujourd’hui une grande plaine maraîchère, le Seeland. Heureusement, ce changement de niveau a aussi fait surgir des eaux la Grande Cariçaie, le plus grand des marais rescapés du pays.

Visiteur d’hiver

Le butor étoilé passe inaperçu grâce à son plumage mimétique de couleur paille rayé de sombre. Pour pêcher, il attire les poissons curieux en frôlant l'eau de la pointe de son bec. Puis il les saisit en un éclair.
Ce drôle de héron ne niche pas en Suisse, mais il l'a probablement fait par le passé. Hôte rare à la mauvaise saison dans les plus grandes roselières lacustres du pays, il a vu ses effectifs hivernaux multipliés par dix ces quarante dernières années. Peut-être grâce aux changements climatiques et au rétablissement de certaines populations nordiques ? En France, le nombre de nicheurs a diminué d'environ 30 % en 30 ans pour atteindre 332 couples en 2008. On le trouve surtout en Camargue, sur les étangs languedociens, dans l'estuaire de la Seine et en Grande Brière.

Le butor se fait remarquer le plus souvent par son cri, écoutez-le ici.

Butor l'oiseau roseau

Benoît Renevey

Benoît Renevey

photographe naturaliste naturecommunication.ch

  • 1958 Naissance à Estavayer-le-Lac (FR).
  • 1970 La passion naturaliste le gagne.
  • 1985 Premières images de nature.
  • 1984-2008 Directeur adjoint du centre Pro Natura de Champ-Pittet.
  • 2008 Photographe indépendant, formateur ornithologue et coordinateur du Festival Salamandre.
Couverture de La Salamandre n°225

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 225
Décembre 2014 - Janvier 2015
Article N° complet

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