Le massacre des bouquetins du Bargy

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Le massacre des bouquetins du Bargy

Sauvé in extremis de l’extinction il y a un siècle et demi, le bouquetin des Alpes n’a pas fini de souffrir. En Haute-Savoie,  l’Etat français menace d’abattre tous les bouquetins du massif du Bargy pour éteindre un foyer de brucellose! Notre point avec un expert.

Chez Capra ibex, la brucellose provoque de l’arthrite et de graves lésions aux organes génitaux. Cette maladie bactérienne, transmissible au bétail et à l’homme, a été détectée chez des bouquetins du massif du Bargy (Haute Savoie). Sous la pression des agriculteurs qui craignent une épidémie dans leurs élevages, les autorités ont déjà fait abattre quelques 320 boucs et étagnes. Pourtant, le monde scientifique continue de souligner que ce massacre n’est pas la bonne solution…
Questions/réponses sur cette affaire délicate avec un expert de la faune sauvage qui a préféré rester anonyme.

Comment l’affaire du Bargy a-t-elle commencé?
En 2012-2013, la brucellose a été diagnostiquée chez deux personnes en Haute Savoie. Autrefois, cette maladie était fréquente chez les éleveurs et les bergers  et les vétérinaires. On peut aujourd’hui efficacement la traiter avec des antibiotiques, mais il est difficile de se débarrasser totalement de cette petite bactérie qui se cache dans les ganglions. Si elle n’est pas diagnostiquée assez tôt, il arrive que la brucellose provoque des séquelles comme c’est le cas chez l’une de ces deux personnes. Peu de temps après, une vache ayant avorté a également été identifiée comme porteuse de la maladie. Le lien entre elle et les deux sujets infectés s’est fait par consommation de produits laitiers provenant de cette vache.

Mais quel est le rapport avec les bouquetins?
Suite à cette contamination, une vaste enquête a été menée sur les troupeaux domestiques en Haute-Savoie. Aucun autre cas n’a été diagnostiqué sur plus de 12’000 animaux. Puis les autorités sanitaires ont élargi leurs investigations aux animaux sauvages. Pendant la chasse, on a trouvé un ou deux chamois porteurs de la brucellose, mais la maladie semble très rare chez ces derniers… En revanche, on a rapidement suspecté une infection des bouquetins lorsqu’au cours de tournées d’inspection, des individus ont été vus avec des articulations enflées, un symptôme caractéristique de cette maladie : des captures par téléanesthésie pour faire des sérologies ont confirmé l’importance de l’atteinte.

Les bouquetins malades sont-ils nombreux?
La campagne d’études menée en 2013 par l’Office national de la chasse et de la faune sauvage a établi que ce sont surtout les bouquetins âgés de 5 ans et plus qui sont les plus touchés: 70% des femelles séropositives contre 35% chez les mâles. Les plus jeunes sont beaucoup plus rarement malades. Ces proportions correspondent au % des individus qui participent à la reproduction : on suppose par conséquent que cette maladie se transmet chez les bouquetins par voie essentiellement vénérienne. Eradiquée du département en 1999 chez les animaux domestiques, la brucellose s’est maintenue clandestinement chez les bouquetins jusqu’à atteindre aujourd’hui des proportions spectaculaires.

Que faire pour éradiquer la maladie?
Quand un animal domestique est diagnostiqué positif, on ordonne l’abattage de tout le troupeau. Les agriculteurs qui produisent sur place l’AOC reblochon ont pris peur et exigé l’abattage de tous les bouquetins du massif, un appel bientôt relayé par les autorités locales. Mais, en même temps, une expertise scientifique commandée par le Ministère a montré que le risque de contamination du bouquetin au bétail est extrêmement faible, voire négligeable, et que le seul cas connu de vache contaminée est sans doute dû à des circonstances exceptionnelles. Or la faune sauvage ne fonctionne pas comme un cheptel domestique, et éradiquer tous les bouquetins du massif du Bargy est une mesure irréalisable. D’ailleurs, l’abattage massif des vieux individus en octobre 2013 (240 individus) n’a jusqu’ici abouti qu’à augmenter de façon spectaculaire la contamination chez les individus les plus jeunes au cours des quelques mois qui ont suivi. La poursuite des abattages aurait vraisemblablement pour conséquence de provoquer des mouvements de population inhabituels chez ces animaux et d’accélérer la propagation de la bactérie.

Où en est-on sur le terrain?
Une nouvelle campagne d’abattage prévue en septembre 2014 a été bloquée par l’intervention de nombreux militants opposés à cette mesure. Le dossier est entre les mains des Ministères de l’agriculture et de l’Ecologie, qui devraient confirmer ou annuler ces prochains mois la décision d’abattage complet de la population… une décision en contradiction avec les avis des scientifiques qui suggèrent plutôt, compte tenu du fait qu’il n’y a aucune urgence, de prendre les moyens d’étudier et comparer les différentes solutions en détaillant leur efficacité et leurs effets collatéraux. Par exemple, en développant la vaccination contre la brucellose ou alors en effectuant des abattages ciblés uniquement sur les individus malades. En effet, il ne faut pas se tromper d’objectif : c’est la maîtrise du risque sanitaire qui importe, pas la suppression de la population!

Pour plus d’infos sur l’affaire du Bargy, consultez le blog Le Bruit du Vent
Et signez la pétition pour stopper ce massacre inutile!

Crédit photo : bouquetins des Alpes © Alessandro Staehli – indionature.com

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