La biodiversité en direct

Article extrait du dossier Chronique d'une rivière
Pascal Stucki pratique la technique du parapluie-épuisette pour surprendre les insectes perchés. / © Gilbert Hayoz

Mini-moules, truites, larves d'éphémères... La rivière nous réserve bien des surprises qu'il est temps d'étudier en compagnie du biologiste Pascal Stucki.

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Lundi 25 mai - La campagne écrasée par le soleil respire au terme d’une longue journée de canicule. La rivière est toujours plus étroite, toujours plus tiède aussi. En un mois, la température de l’eau est passée de 10 à près de 19°C. Le bras mort s’est évaporé. Dans les anses calmes, les galets sont couverts d’un film de vase. D’ailleurs, les mollusques, mais aussi les larves de phryganes et de coléoptères que nous y trouvons aujourd’hui évoquent plus la faune d’un étang que celle d’une rivière.

La dérive des larves

Le courant principal tient sur à peine un mètre de large. Là seulement, les cailloux sont toujours lisses. Les espèces indicatrices d’une eau pure ont disparu, mortes ou envolées.

Ici ou là, de petits étuis secs flottent à la surface, souvenir d’émergences réussies. La métamorphose est une transition dangereuse. Quand une larve quitte le fond de la rivière pour monter à l’air libre, elle devient une proie terriblement facile pour la truite. L’être qui parvient vivant à la surface doit se dépêtrer à toute vitesse de son enveloppe larvaire pour s’envoler avant d’être gobé. Chez d’autres espèces plus prudentes, le bord de l’eau se gagne à la marche, ce qui laisse un peu plus de temps pour déployer des ailes flambant neuves.

Que vont faire tous les héros qui ont surmonté la phase critique ? Durant leur courte existence, les adultes ont deux missions cruciales. D’abord évidemment produire une nouvelle génération, mais aussi remonter la rivière pour regagner en volant les centaines de mètres, parfois les kilomètres perdus tout au long de la croissance des larves. Car la vie de ces dernières n’est qu’une constante descente vers l’aval au fil du courant.

Ça coule de source

La migration en amont ramène les insectes volants en tête de bassin, près des sources et des micro-affluents. Ces lieux modestes ne sont pas seulement des sanctuaires à écrevisses, mais de véritables nurseries de la rivière. C’est là que vont éclore tous les œufs les plus délicats. C’est là que naîtront beaucoup de truites, et aussi les salamandres ! Quand, au cœur de l’été, le lit principal devient trop nauséabond et dangereux, une nouvelle génération d’Epeorus accomplit là-haut, à l’origine de la rivière, ses premiers et fragiles stades larvaires. Au mois d’avril prochain, après plusieurs mues et une lente dérive, ils seront prêts ici même à se transformer en insectes parfaits. A condition que ces indispensables ruisselets forestiers n’aient été ni pollués ni écrasés sous les chenillettes d’une grosse débardeuse.

Merveille des merveilles

A quoi ressemblent toutes ces larves une fois adultes ? Lors de nos visites précédentes, Pascal Stucki a fait des miracles avec son parapluie bleu transformé en un engin à recueillir et à observer les bestioles au repos dans les feuillages : il faut pour cela tenir d’une main l’outil à l’envers sous une branche tout en agitant celle-ci pour faire tomber les insectes sur la toile. Le parapluie collecteur nous a permis de distinguer de près phryganes, perles et éphémères adultes.

Ce soir, tandis que la lumière décline, des nuées d’insectes volent au-dessus de l’eau. Pour conclure en beauté notre échappée entomologique, le biologiste tend un drap blanc en travers de la rivière. Puis il l’éclaire avec une torche puissante.
En quelques minutes d’illumination sur grand écran, nous assistons à l’extraordinaire spectacle de la biodiversité. Des centaines d’insectes de toutes sortes nous frôlent et viennent se poser un instant sur la toile. Des papillons de nuit mordorés, quelques coléoptères rebondis, un osmyle, habitant secret des mousses des berges que nous n’espérions plus voir, des phryganes aux longues antennes… Et les plus beaux, les plus émouvants sans doute, de grands éphémères d’une finesse, d’une délicatesse et d’une fragilité inouïes. Des beautés d’un ou deux jours, éphémères justement, et qui font dans la nuit retrouvée le bonheur des chauves-souris.

Le yo-yo des mâles

Ephémère imago / © Benoît Renevey

L’anatomie des éphémères adultes semble tout entière orientée vers la reproduction. Trop lourd et inutile, le tube digestif a été transformé en un simple manche à air qui facilite le vol nuptial. Les insectes ailés vivent sur des réserves comptées au plus juste ! Grands yeux pour repérer une partenaire, longs filaments au bout de l’abdomen pour prendre appui contre le vent, pattes allongées pour saisir une femelle, les mâles sont parfaitement équipés pour l’amour. C’est leur seul but, leur unique destin dans un essaim frénétique au-dessus de l’eau.

Eux alternent ascensions en vol battu et retombées en plané dans un caractéristique mouvement de yo-yo. Elles, le ventre alourdi par des milliers d’œufs, se font très vite repérer par leur vol ralenti. L’accouplement dure quelques secondes après quoi le mâle reprend sa chorégraphie. Il a gagné la partie, mais ses organes reproducteurs sont désormais inutilisables. Il n’a plus rien d’autre à faire que de poursuivre son vol jusqu’à griller complètement ce qui lui reste de réserves, avant de tomber à la surface de l’eau pour le bonheur des truites. Quant à la femelle, elle ne vivra pas beaucoup plus longtemps, le temps de lâcher ses œufs sur la rivière ou de les déposer par paquets sous des gravillons immergés. Etranges vies réduites à l’essentiel.

Le siphon des moules

Cette moule psidie montre son pied. Elle tente de se remettre à l'endroit dans le sédiment. / © Gilbert Hayoz

Les mini-moules pisidies vivent plantées sous la surface du sédiment. Elles se nourrissent de phytoplancton filtré à l’aide de courants provoqués par leurs branchies. Ces bivalves de très petite taille respirent et se nourrissent au moyen d’un siphon, tuyau rosé qui se glisse hors de leur coquille comme un périscope. Les jeunes se développent dans le corps de leur mère avant d’être expulsés par le même canal.

On connaît de nombreuses pisidies qui colonisent des milieux très variés, simples flaques d’eau, lacs ou étangs. Celle que nous avons observée se plaît dans les bancs de sable des rivières tranquilles. Il en existe même une, adepte des climats froids, qui vit à la fois en Scandinavie et est retenue depuis des milliers d’années dans les profondeurs glacées de nos grands lacs. D’ailleurs, la répartition des différentes espèces accumulées dans les sédiments lacustres donne des indications sur l’évolution des températures ou même de la force des vagues durant ces derniers millénaires.

Couverture de La Salamandre n°197

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 197
Avril - Mai 2010
Article N° complet

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