Bestiaire des eaux vives

Article extrait du dossier Chronique d'une rivière
L’entomologiste Pascal Stucki déniche des larves de perles et d’éphémères sous les galets. / © Gilbert Hayoz

Un magicien et son parapluie-épuisette nous font passer de l’autre côté du miroir de l’eau. Effet mosaïque et surprises garanties. Découvrez le bestiaire de la rivière.

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Jeudi 23 avril - Sortir de son sac tubes et bocaux, déployer le filet carré, chausser ses bottes : ces gestes, l’entomologiste Pascal Stucki les a répétés des milliers de fois. Et pourtant, il manifeste toujours la même joie communicative au moment des préliminaires. Et il n’oublie pas de contempler un instant la rivière avant de progresser tout doucement, presque sur la pointe des pieds, sur le lit de galets.
Chaque cours d’eau a sa personnalité et ses sautes d’humeur infimes qui déterminent les rencontres du jour. Ajoutez-y la subtile répartition des courants et des substrats et vous mesurerez combien chaque prélèvement ne révèle qu’une modeste bribe de la vie aquatique.

Rapides et courants

Le Neuchâtelois remue quelques cailloux tout en saisissant habilement dans son filet les bestioles délogées par la manœuvre. Retour au sec et tri des découvertes dans un bac en plastique. Bonne nouvelle : le nombre et la taille des prises sont spectaculaires. Non seulement ce premier échantillonnage témoigne d’une qualité de l’eau très satisfaisante, mais en plus il illustre l’abondance de nourriture à la disposition des truites, des vairons, des cincles et des bergeronnettes. Une rivière en bonne santé regorge de petites bêtes pour nourrir les plus grandes.

Plécoptères, éphémères ou phryganes, la plupart de ces créatures sont des larves, des insectes encore sans ailes qui doivent grandir sous l’eau pendant des mois, voire des années, avant de prendre leur envol. La plus spectaculaire de nos prises mesure presque deux centimètres. Vue d’en dessus, elle en jette ! Son corps trapu armé de pattes puissantes se prolonge à l’avant par une tête massive aux deux yeux proéminents. Mais de profil, l’éphémère Epeorus assimilis se dégonfle comme une baudruche. C’est une bestiole ultra-plate conçue pour se plaquer contre les galets dans les courants rapides. La bête exploite les lois de la physique selon lesquelles, même dans les rapides les plus violents, la vitesse de l’eau est presque nulle à la surface des cailloux.

Quoi d’autre ? Prenons un galet au hasard. Hormis plusieurs éphémères aplatis, on trouve à sa surface des escargots d’eau occupés à déposer leurs pontes visqueuses, un ver planaire rose ou encore deux ou trois minuscules acariens rouges à pattes noires. Un véritable zoo miniature !

Les sept mondes

Un second prélèvement à un mètre de distance, dans un courant plus faible et un substrat plus meuble, révèle une faune radicalement différente. Ici, les éphémères prennent des allures de taupes fouisseuses. Corps tubulaire, pattes pelleteuses, branchies dorsales hypertrophiées pour pallier un éventuel manque d’oxygène : Ephemera danica est bien outillée ! A ses côtés se succèdent de jolies maisonnettes de gravier ou de débris divers construites et habitées par des larves de phryganes.

Les prélèvements vont bon train, tandis que les prises précédentes sont soigneusement relâchées. Finalement, nous parvenons à décrire et à différencier sept cortèges d’organismes qui correspondent chacun à un micro-habitat : d’abord les galets soumis aux rapides avec Epeorus , puis les pierres exposées à un courant plus faible, les gros blocs derrière lesquels s’accumulent des matériaux fins, les chevelures des racines immergées, les zones de mousses ou d’herbes inondées, quelques bancs de sable et, enfin, un bras mort sans contact direct avec le lit principal. Sept rivières en une seule, sept mondes miniatures riches de mille vies, refaçonnés à chaque crue, à chaque sursaut de l’eau.

Qui connaît bien cette réalité multiple peut se livrer à d’étonnants pronostics. Ainsi, quand il repère un discret dépôt sableux au creux du méandre, Pascal Stucki prédit la présence de larves de chironomes toutes rouges et surtout d’une moule d’eau douce guère plus grande qu’un grain de sable. Au tamis, la présence de cette minuscule adepte des eaux calmes se confirme. En cet endroit précis d’une rivière pourtant tumultueuse, cette micromoule appelée pisidie a trouvé sa place.

Des sables au bras mort

Avant de partir, un dernier coup d’œil au méandre isolé par la décrue. C’est un vaste trou d’eau rempli de feuilles sombres contre lesquelles s’agglutinent de gros têtards. A part quelques larves de moustiques et un gerris qui court sur l’eau, on n’y trouve guère d’insectes. Et pour cause : les espèces dépendantes du courant l’ont déserté et la faune des étangs n’a pas encore eu le temps de s’y installer. Qui sait si cette mare stagnante tiendra jusqu’à la métamorphose des têtards...

Les 24 mues de Cloeon

Larve d'éphémère Cloeon / © Gilbert Hayoz

Connus pour ne vivre à l’état adulte que quelques heures, voire quelques jours au maximum, les 200 espèces d’éphémères que l’on trouve en Europe centrale présentent durant leur développement aquatique une anatomie adaptée à tous les types de courant et de substrat. Parmi les insectes, les éphèmères détiennent le record du nombre de mues. Cloeon change 24 fois de peau en 2 ans de croissance ! Ils sont les seuls à subir encore une ultime mue souvent un peu acrobatique après être sortis de l’eau et avoir acquis leurs ailes.

Cabanes à contre-courant

Larve de phrygane ou trychoptère dans son fourreau de cailloux. / © Gilbert Hayoz

De curieuses maisons se promènent sous l’eau. Ces tubes de gravier, de coquilles ou de brindilles sont construits par des larves de phryganes. Ils servent à la fois de lest pour limiter la dérive de ces insectes dans le courant et d’abri contre les prédateurs. Certains vont jusqu’à agrémenter leur construction de longues brindilles qui empêchent les poissons de les gober. Chaque larve tisse d’abord avec ses glandes salivaires un cocon de soie qu’elle attache à un support. Elle va ensuite chercher aux alentours des pièces à fixer à cette armature. Certaines phryganes sélectionnent des matériaux extrêmement constants qu’elles arrangent selon une géométrie immuable. D’autres sont plus irrégulières dans leur plan, mais on peut quand même généralement les reconnaître à l’allure de leur abri.

Une fois sa construction terminée, la larve s’y glisse et s’y arrime grâce à une paire de solides griffes terminales. Et largue les amarres pour arpenter le fond de l’eau à la recherche de proies ou de débris. Le moment venu, elle se fixera sous un caillou pour se nymphoser avant d’abandonner sa maisonnette pour sortir de l’eau et s’envoler.
D’autres phryganes, plus discrètes, vivent sans demeure protectrice. Mais elles utilisent leur soie pour tisser des nasses ou des filets dans lesquels elles piègent des proies au fil du courant.

Couverture de La Salamandre n°197

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 197
Avril - Mai 2010
Article N° complet

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