Basse mer pleine de vie

La mer se retire peu à peu et dévoile les rochers de l’estran qui grouillent de vie. / © Sylvain Leparoux

Lieu de rencontre entre la terre et l’eau, les rochers de l’estran subissent inlassablement le jeu des marées. Focus à marée basse sur ce no man’s land particulier et sur ses créatures étonnantes.

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Explosions d’écume, cris de goélands. Au lever du jour, les vagues déferlent sur la côte atlantique. Indomptable à marée haute, l’océan se plie à l’attraction de la Lune. Molécule après molécule, une énorme masse liquide se retire progressivement en direction de l’Amérique.
Des rochers de toutes formes émergent peu à peu du grand bleu. Des taches noires craquelées couvrent irrégulièrement les blocs. On dirait des verrues. Est-ce une couche d’hydrocarbures, mauvais souvenir d’un pétrolier échoué ? Heureusement pas ! Il s’agit de la verrucaire marine, l’un des seuls lichens à tolérer l’eau salée. Grâce à sa forme aplatie et encroûtante, elle survit aux courants et à la violence des vagues.
Au fil des heures, avec le recul des eaux, partons découvrir les autres spécialistes de cette frange littorale entre marées basse et haute : bienvenue dans l’estran !

Algues à découvert le temps d’une marée basse. / © Sylvain Leparoux

L’océan bat en retraite, un nouveau monde se dévoile. Le parfum de la mer cède la place à l’odeur piquante des laisses. L’estran rappelle un champ de bataille : coquillages, endosquelettes d’oursins, pinces de crabes… Ici et là, des touffes de fucus vésiculeux rabattues contre les rochers ou échouées sur le sable. Aussi nommée varech, cette algue brune est inféodée aux zones de marées. Ses vésicules aérifères servent de flotteurs : elles permettent aux frondes de rester dressées dans l’eau.
Juste à côté, une étrange boule rouge, brillante et gélatineuse, est accrochée dans une fente d’un bloc calcaire. Une tomate de mer ! Méfiez-vous, malgré son nom vernaculaire, l’anémone n’est pas un fruit inoffensif, mais plutôt un redoutable prédateur. Une fois dans l’eau, cette cousine des méduses déploie 200 tentacules urticants. Ainsi armée, elle capturera du zooplancton, des larves de crustacés ou même des petits poissons.
Egalement omniprésentes dans ces milieux, les patelles ressemblent à des fossiles. Ces gastéropodes à coquille conique se fixent hermétiquement à la surface des blocs... avec une réserve d’eau à l’intérieur. C’est leur secret pour pouvoir continuer à respirer de longues heures à sec.

Tomate de mer (Anémone) et patelles / © Sylvain Leparoux

Coureurs de plages et de rochers, les petits échassiers suivent fidèlement le retrait des marées. Ils fouillent méthodiquement chaque creux et flaque à la recherche de crevettes, de larves ou d’autres invertébrés. Le tournepierre à collier est le maître incontesté de la zone intertidale. Comme son nom l’indique, ce limicole utilise son bec pour retourner cailloux, fragments d’algues ou os de seiche.

Parfois, d’autres bipèdes rejoignent les rivages en basse mer. Munis d’un seau, d’une épuisette et d’un petit couteau, les voilà partis pour récolter toutes les bestioles marines vulnérables car abandonnées par les flots.
Immobile au fond d’une niche sombre, un crabe marbré attend le retour des vagues. D’ici quelques heures, l’océan reprendra possession de ces terres minérales, avant de reculer à nouveau… Ce jeu céleste entre Terre, Lune et Soleil permet aux créatures féeriques de l’estran d’enchanter le monde à chaque marée.

© Sylvain Leparoux

La marée, attraction céleste

La marée est le résultat spectaculaire de l’attraction exercée par la Lune sur la Terre. L’eau des océans se déplace à la surface du globe sous l’effet de la force gravitationnelle de notre satellite, mais aussi en moindre mesure de celle du Soleil. La différence de niveau entre marées haute et basse, appelée marnage, varie selon les régions. Le record mondial est détenu par la baie de Fundy, au Canada, avec 16 mètres. En Europe, le marnage maximal s’observe dans la baie du Mont-Saint-Michel. Lors de l’éclipse de Soleil du 21 mars dernier, l’alignement des astres y a provoqué une marée exceptionnelle : 14 mètres de marnage, soit la hauteur d’un immeuble de 4 étages.

la vie à marée basse

Patelles / © Sylvain Leparoux

Home sweet home

Les patelles attendent le retour de l’eau et la tombée de la nuit pour oublier leur vie figée. Elles se décrochent alors et partent en vadrouille sur les rochers. En bons herbivores, ces gastéropodes pâturent. A l’aide de leur radula, une sorte de langue-râpe, ils raclent de fines couches d’algues. Une fois gavées, ou si la marée basse approche, les patelles regagnent leur emplacement d’origine. Durant des pérégrinations gigantesques à leur échelle, jusqu’à un mètre de distance, elles s’orientent avec la précision d’un GPS grâce à leur puissant odorat. Ce retour à la maison est appelé homing.

La vie à marée basse

Fucus dentelé, fucus vésiculeux (avec ses bulles d’air) et goemon noir / © Sylvain Leparoux

Eau de toilette marine  

Aimez-vous l’odeur de la mer ? Attribué à tort au sel ou à l’iode contenus dans l’eau, le parfum marin est en réalité dû à des algues. Ces organismes sont de véritables usines chimiques. Ils synthétisent entre autres du diméthylsulfoniopropionate ou DMSP. En présence d’oxygène, ce composé se transforme en DMS, ou diméthylsulfure, un liquide volatil sentant vaguement le chou cuit. Derrière cette molécule au nom un peu barbare se cache l’une des composantes clés de la fragrance des mers. Certaines phéromones des algues contribueraient aussi à l’ambiance olfactive typique des zones littorales.

La vie à marée basse

« Une colonie de balanes hermétiquement fermées en attendant le retour de l’eau. » / © Sylvain Leparoux

Balanes pas banales

Elles ont la forme de volcans en miniature ou peuvent rappeler vaguement des dents. Elles forment des colonies sur tout support : rochers, coquilles de moules ou encore coques de bateaux… Même si leur carapace calcaire fait penser à des mollusques, en réalité les balanes sont des crustacés, comme les crabes ou les écrevisses. Plus précisément, elles appartiennent à la classe des cirripèdes, car elles sont munies de cirres. Ces sortes de cils plumeux, situés au niveau du thorax, piègent le plancton contenu dans l’eau et le ramènent à la bouche. A marée basse ou en cas de danger, l’animal s’enferme dans sa forteresse constituée de plaques calcaires.

Pour aller plus loin:

Pour tout savoir sur les marées, consultez marees.free.fr

Pour découvrir d'autres étonnants organismes marins, rendez.vous sur doris.ffessm.fr

Lisez nos 3 conseils pour observer la vie de l'estran

Découvrez en photos les créatures délirantes qui peuplent les rochers des côtes marines.

Couverture de La Salamandre n°228

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 228
Juin - Juillet 2015
Article N° complet

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