Les tribulations d’un banni

L'aigle royal plane à grande vitesse / © Markus Varesvuo

Un aventurier courageux fait son retour sur le terrain de chasse de ses ancêtres les aigles exterminés. Récit.

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Rapide et discrète, une ombre volante se faufile avec grande agilité entre les arolles saupoudrés de neige. Des grives s'envolent en criant. Panique. Le rapace passe et repasse. Il tournoie lentement au-dessus de la cembraie, en levant deux cassenoix. Lorsqu'il vire dans la brume, sa queue blanche bordée de noir et ses claires cocardes sous les ailes apparaissent comme des armoiries. Né sept mois plus tôt à 11 km de là, le jeune aigle doré survole pelouses, névés, crêtes et pierriers. Il explore le relief à la recherche d'une proie ou d'une charogne. Toujours furtivement, afin de ne pas se faire surprendre par des aigles nicheurs qui essayeraient de le tuer pour défendre leur territoire.
A l'âge de neuf jours, il a tué son frère au nid. Pas par animosité, mais par instinct de survie. Puis il a grandi sous l'œil vigilant de ses parents. Une fois qu'il a su voler, les adultes l'ont rejeté. Là aussi, la nature a imposé son implacable loi. L'aiglon doit maintenant conquérir son propre univers. Devant cette si forte concurrence dans les Alpes, il lui faut partir. Pour aller où ? Alors que ses congénères avaient fui la folie des hommes il y a 150 ans pour se réfugier en altitude, il lui faudra peut-être refaire sa place en plaine. Le moment est venu. Sans un regard en arrière, l'aigle sans couronne entame son apprentissage de la vie d'adulte.

L'étendard des grandes armées

Admiré depuis toujours, le «roi des oiseaux» représente la puissance, la force et le prestige, mais est aussi un symbole céleste, solaire et de beauté. Chez les Grecs, il est Zeus, le père des Dieux, le Grand Esprit chez les Amérindiens ou Tonatiuh, le dieu du Soleil, chez les Aztèques. L'aigle royal était aussi représenté sur l'étendard des légions romaines. Dans les traces du grand empire, le symbole a été employé à plusieurs reprises : Empire carolingien, Premier Empire français, Italie fasciste ou Allemagne nazie. L'aigle est aussi évoqué et loué par de nombreuses chansons traditionnelles, entre autres dans les pays de l'est de la Méditerranée.

Aigle au-dessus des montagnes appenzelloises / © Alessandro Staehli (paysage), Hansruedi Weyrich (aigle royal)

En ce matin de février, notre immature glisse le long d'une barre rocheuse calcaire. Son vol est assuré, malgré sa jeunesse. Soudain, une femelle costaude surgit de nulle part. Le voyageur est pris au dépourvu. Son inexpérience ne lui permet pas d'éviter l'impact. Le coup est violent. Quelques plumes retombent du ciel comme des flocons tandis que lui perd de l'altitude, en pleine confusion. Heureusement, sa chute est stoppée par les branches d'un vieux mélèze. Encore tout étourdi, il reste immobile quelques instants. La vieille femelle haut dans le ciel ne le lâche pas du regard. Elle aurait pu le tuer, mais a mesuré son attaque: les marques blanches dans son plumage lui ont indiqué son âge tendre.

La fuite des apatrides

Cette mésaventure sur la route de l'exil n'est pas la première. Il a déjà essuyé quelques coups, subi d'autres avertissements. Guidé par la faim, il a exploré 15'000 km2 de vallées et de sommets en quelques mois seulement. Pas de chance, toutes les places sont prises. Au-delà de chaque crête, un nouvel ennemi semblait l'attendre. Harcelé par les grands corbeaux ou les vautours fauves, il a même été houspillé par les faucons crécerelles et les chocards.
En bordure des hautes cimes, le voici arrivé à la dernière vallée alpine. Posé sur une arête, le jeune aigle scrute à perte de vue des collines sans falaises, des lacs et des constructions humaines. Bientôt, d'autres immatures rejetés par leur famille franchiront cette même frontière invisible.

Bienvenue en plaine

Quelques compagnons de fortune partagent avec lui cet environnement inhospitalier. Après deux semaines passées entre réfugiés, notre héros s'envole vers l'inconnu. Précédé par sa réputation de «Justicier légendaire», de «Peur de l'alpe» ou de «Mort volante», il plane vers la plaine et les domaines que son espèce occupait tant bien que mal aux côtés de l'homme il y a quelques siècles. Il pressent des dangers inconnus, mais a-t-il le choix ?
Sa première impression loin des pics le surprend : il fait bien moins froid et seules quelques taches de neige subsistent dans des zones ombragées. Exception faite d'un sanglier renversé par une voiture, pas de charognes à l'horizon, et les proies qu'il a été habitué à chasser ne sont pas légion. Résultat: jeûne forcé depuis quelques jours. Son appétit est son cauchemar.
Rendu téméraire par la faim, il s'approche des hommes. Non loin dans les collines, un troupeau de moutons se nourrit de foin devant une grange. L'approche a l'air facile, la proie toute désignée: cet agneau fera bien l'affaire. Le chasseur prépare son attaque, décrivant des orbes à faible altitude. Il est prêt. L'aigle pique sur le troupeau. Il va frapper à la vitesse de l'éclair. Las, au dernier moment le berger allemand qui garde le bétail aboie et alarme le paysan, qui agite sa fourche vers le ciel. L'aigle corrige sa trajectoire et disparaît derrière la colline. Il se console dans un pâturage avec un chat trop concentré à muloter pour lui prêter attention.

Les tribulations d'un banni parmi les aigles

Plusieurs documents historiques décrivent des enlèvements d'enfants. Mais sont-ils dignes de foi? En 2012, une vidéo d'un aigle capturant un enfant avait fait le tour du monde. Mais les experts interpellés ont souligné qu'il s'agissait d'un montage.

Voyou des airs

Kidnappeur d'enfants, prédateur de gibier de montagne, dévoreur de bétail: le fauve ailé a été accusé de tous les les maux. Pourtant, homme et rapace ont longtemps coexisté de manière pacifique. Durant le Moyen Age, l'« oiseau des rois » est même protégé. Peine capitale pour qui le chasse! Au XIXe siècle, modernité oblige, les animaux sont classés en « utiles » et « nuisibles ». Autrefois vénéré, il passe chez les voyous, comme tous les rapaces. C'est le début de la fin : pendant un siècle et demi, des millions d'oiseaux de proie sont massacrés en Europe et aux Etats-Unis. Dans ce pays dont le blason porte pourtant l'emblème d'un pygargue, l'aigle royal est même traqué et abattu par avion jusqu'en 1962.

Tête mise à prix

La guerre contre les aigles a mené les populations européennes au bord de l'extinction. Aux Grisons, à la fin du XIXe, on offrait dix francs suisses par aigle abattu, soit l'équivalent de 200 CHF ou de 160 € d'aujourd'hui. Entre 1880 et 1900, 260 aigles ont été empoisonnés, capturés, dénichés ou tirés dans ce canton alpin situé à l'est de la Suisse. Et plus de 500 au total jusqu'en 1951 ! L'espèce est parvenue à subsister en se réfugiant dans les falaises les plus reculées des Alpes. Dans les années 1950, il ne restait plus qu'une cinquantaine de couples nicheurs dans toute la Suisse. De nos jours, on estime leur population à 310 environ.

En vol, les rémiges de l'aigle royal sont écartées comme des doigts, on dit alors que ses ailes sont digitées. / © Markus Varesvuo

Le rapace vole à travers le printemps. Il côtoie quelques milans noirs et royaux mais plus d'autres aigles. Dans ces contrées moins vallonnées et peu boisées, il lui est désormais plus facile de chasser. En traqueur aguerri, il prépare ses approches à très grande distance : trois, quatre, parfois même cinq kilomètres, pour autant qu'il n'y ait pas d'obstacle. A son tableau de chasse, des faons, des renardeaux, quelques chats, des corneilles et des pigeons ramiers. Et ces sortes de « tétras de plaine » qui vivent avec les humains ? Il a voulu les surprendre plusieurs fois, mais ils sont généralement protégés par un filet. Les hommes ne lui facilitent décidément pas la tâche.

Les bipèdes du bord de l'eau

Ses rencontres avec les bipèdes sont source d'étonnement. Témoin cette aventure vécue au bord d'un grand lac, où trois hommes observaient les mouettes. L'immature pensait traverser l'espace sans être aperçu, profitant des thermiques. Mais soudain, l'individu du milieu lève la tête vers lui. Ses mains tiennent un instrument bizarre. Le rapace, un peu inquiet, le fixe. L'ornithologue fait de même. Leurs regards se rencontrent. L'aigle ne lit aucune animosité dans celui de l'homme. Euphorique, ce dernier avertit ses camarades, qui semblent tout excités. L'oiseau ne peut se douter de l'événement dont il est l'acteur: le retour potentiel de l'aigle en plaine.

A la reconquête du Jura

Au coucher du soleil, il aperçoit à une quarantaine de kilomètres la forme allongée d'une chaîne montagneuse. Se pourrait-il qu'il y ait moins d'humains et de bruit là-bas. Le jeu en vaut la chandelle, après une nuit perché sur un vieil épicéa, il ira y jeter un coup d'œil.
En cours de route, il s'arrête dans un pâturage pour « faire la buse ». Posté dans l'herbe, il se déplace en faisant de petits sauts pour attraper des campagnols. De si grosses serres pour de petits rongeurs, ce n'est pas très glorieux... Mais facile et copieux.
Dans l'après-midi, le jeune aigle atteint les premiers escarpements. Une série de crêtes et de vallons se succède. Aucun aigle ne festonne ni ne plane dans le ciel. Le massif semble désert. Avant d'être exterminé au XIXe siècle, le grand prédateur nichait pourtant régulièrement dans le Jura. Aujourd'hui, le massif est plein de territoires à conquérir.
Le rapace prospecte quelques éboulis et tente une attaque sur une proie familière qu'il n'avait plus débusquée depuis des mois : un chamois ! Séduit par la région, il s'arrête quelques jours pour l'explorer dans le détail.

Sauvetage in extremis

En Suisse, après des décennies d'une injuste barbarie, la modification de la Loi fédérale sur la chasse et la protection des oiseaux interdit en 1926 de tirer sur l'aigle à l'aire et de prendre des œufs ou des jeunes au nid. C'est un début. Quinze ans plus tard, les efforts des ornithologues sont récompensés. Les cantons de Berne (1941), Schwyz (1945) et des Grisons (1948) protègent légalement le superprédateur. L'interdiction totale de la chasse sera prononcée en 1953 au niveau national. On a frôlé l'exctinction. En France, le lobbying des chasseurs prolonge les malheurs du rapace jusqu'en 1964, année de la première loi protégeant le rapace sur l'ensemble du territoire.

Aigle royal sur une proie qu'il a fraîchement attrapée / © Eric Dragesco

Des Alpes aux combes jurassiennes, après être passé par les grands lacs et les monocultures de maïs, le jeune aigle a parcouru des centaines de kilomètres en une année. C'est son deuxième hiver. Moins rude qu'en haute altitude, la mauvaise saison a épargné ici les ongulés de montagne, contraignant notre exilé à trouver sa pitance ailleurs qu'au pied des avalanches. L'oiseau patrouille les routes à la recherche de cadavres. Il perd peut-être un peu de sa dignité en ramassant des blaireaux écrasés, mais il faut bien vivre. D'ailleurs, n'est-ce pas cette cette capacité d'adaptation qui est à l'origine de son succès depuis des milliers d'années ?
Ce coin du Jura qui lui paraissait si hospitalier ne le convainc finalement pas. Lors de ses explorations, il a pu apprécier ses nombreux falaises et rochers. Mais soit leur taille est trop petite, soit les humains pullulent comme des fourmis. Un exemple ? Cette superbe paroi rocheuse en forme d'arc où les faucons pèlerins paradent et les bouquetins jouent les funambules entre les à-pics. Un paradis. En prenant de la hauteur, le choc. Un pâturage envahi de bipèdes ! Il faut reprendre la route. Trois jours plus tard, notre fauve ailé est déjà à 100 km de là, dans la partie sud-ouest du massif jurassien. Il a à peine le temps de se poser sur un vieux hêtre qu'un couple de ses semblables apparaît à l'horizon. Ses intentions ne paraissent pas amicales. Fort d'une expérience acquise chèrement, il s'enfuit aussi sec vers le nord.

La belle au chêne tordu

Après dix jours de vagabondage en solitaire et un seul autre contact avec des aigles nicheurs, l'expatrié accède à un vallon inhabité. Inoccupé, vraiment? Posée sur un chêne tordu, une femelle à la tête dorée et au plumage adulte l'observe. Elle ne manifeste aucune intention belliqueuse. Son partenaire est probablement mort. De vieillesse, électrocuté ou, pire encore, abattu par un braconnier écervelé.
Curieux, notre jeune aigle aborde la femelle d'un vol battu tout en retenue. Une heure plus tard, sans davantage de présentations, les deux grands oiseaux festonnent haut dans le ciel bleu acier de l'hiver. Après les jeux aériens, le mâle imite sa partenaire. Il recharge avec des branches de sapin la grosse aire qu'elle a choisie, perchée sur un pin noir de 23 m de haut, au milieu d'un ravin boisé Il faudra bien la consolider pour qu'elle tienne bon face aux tempêtes.
Deux ans de péripéties, des centaines de kilomètres parcourus, et voilà que le prince banni devient enfin roi. Il lui faudra maintenant plusieurs années pour acquérir son plumage adulte définitif. Alors, avec sa partenaire, il sera temps de penser à la descendance.
Longtemps confiné dans les Alpes, Aquila chrysaetos reprend lentement possession des terres de basse altitude. Les hommes seront-ils prêts à l'accueillir à nouveau ? Là est peut-être la réalité de l'aigle royal en ce début de XXIe siècle.

Montagnard par obligation

La représentation de l'aigle comme oiseau de haute montagne est un artefact historique lié à sa persécution. Il y a 10'000 ans, suite au recul des glaciers, le rapace occupait la totalité de l'arc alpin ainsi que les massifs mineurs, dont le Jura. En plaine, on le trouvait probablement dans les zones humides, les steppes et les prairies. D'ailleurs, il nichait encore jusqu'au XIXe siècle dans les tourbières du Brandebourg, près de Berlin, dans les forêts de Fontainebleau et d'Orléans ou dans les Vosges. En revanche, il n'y a pas de preuve de reproduction sur le Plateau suisse. De nos jours, quelques couples vivent encore dans les forêts marécageuses du centre de l'Europe. D'après les spécialistes, si l'aigle n'avait pas été éradiqué de nos plaines, il pourrait y subsister encore aujourd'hui en élargissant considérablement son spectre alimentaire.

Hôtel complet

Quelque 1300 couples d'Aquila chrysaetos volent de nos jours dans les Alpes, toutes frontières confondues . Les Pyrénées sont elles aussi saturées. En Suisse, le retour du rapace a été facilité le siècle passé par la création de zones franches de chasse, qui ont permis le rétablissement des effectifs de chamois, bouquetins, cerfs et chevreuils, dont les jeunes sont régulièrement capturés par le prédateur. Dans les montagnes du sud de la France, l'aigle a su tirer profit de l'installation de charniers favorisant la réintroduction du vautour fauve dans les années 1970. Faute de falaises, il a niché dans les arbres. Le superprédateur recolonise aujourd'hui les reliefs qu'il occupait avant le XXe siècle : Jura, Vosges, massifs du Mézenc, Sancy, Cantal ou Forêt-Noire.

Couverture de La Salamandre n°215

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 215
Avril - Mai 2013
Article N° complet

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