Mille épices

Le sentier le jeudi 11 octobre. / © Gilbert Hayoz

Jeudi 11 octobre, départ à 7 h, 9 °C - Triste brouillard, morne plaine. Vite, dans la forêt, où nous attendent les champignons odorants.

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Une buse s’envole et fend la grisaille. Trouvera-t-elle le soleil, plus haut ? Nous, nous restons en plaine, sous un plafond bas. Ce matin, nous marchons sous un couvercle de stratus, épais, monotone, presque un peu déprimant. Le vent souffle. Il fait froid. Marchons plus vite.

L’hypholome en touffe pousse toute l’année sur les souches et les racines des arbres. Vivants, il les parasite. Morts, il les décompose. / © Laurent Willenegger

Trois bûcherons se préparent à l’orée du bois. Combinaisons orange, casques à pamirs, tronçonneuses. Ils sont là pour débroussailler de futurs sapins de Noël. Répondant à notre salut, l’un d’eux confirme : «Oui, ce matin, le jour a de la peine à se lever. Il colle un peu.» Alors, retrouverons-nous dans les bois un peu de la lumière chaude de l’automne ?

Le chat et le fusil

Une ombre se coule dans le pré. Chat, renard ? Aux jumelles, c’est un chat à coup sûr. Ses flancs unis et sa queue terminée par un manchon noir évoquent le chat sauvage. Oui, non ? Queue un peu trop fine, tout de même. Un jeune peut-être ? Il y aurait là tout ce dont il peut rêver : une grande forêt à quelques mètres, un pré bordé de friches… Nous contournons la grange pour en avoir le coeur net, mais l’apparition mystérieuse s’évanouit dans les herbes.

Surprise à la cressonnière : sous les angéliques en déliquescence, les eupatoires flétries et les laîches couchées, c’est le cresson qui réapparaît. Toujours gorgé d’eau. Lui nous laisse déjà entrevoir le vert du printemps. Huit heures. Premier coup de feu. L’heure vous est offerte par les chasseurs.

Temps suspendu

Dans la forêt, ça sent bon le champignon. Et ce bouquet aux mille épices inattendues annonce un défilé de collerettes, lamelles et chapeaux. Des amanites élégantes, un peu hautaines avec leur collier blanc. Une pézize orange vif entre les feuilles mortes. Une autre, une autre encore. Des armillaires un peu visqueux, aux chapeaux teintés de miel, massés sur une souche, les coupes généreuses des lactaires de-ci de-là dans le sous-bois. Entre les troncs, nous zigzaguons d’une trouvaille à l’autre, sans rien cueillir ce matin, juste pour le plaisir des yeux.

La pézize orangée émerge d’un sol nu et argileux. Ce champignon comestible mais pas très goûteux a besoin de lumière pour développer sa couleur spectaculaire : il fréquente petites clairières et coupes forestières. / © Laurent Willenegger

Des feuilles mortes s’écoulent paisiblement à la surface de la rivière. L’instant présent flotte en douceur vers la mer. Tout le reste n’existe plus. On est bien, sur notre pont familier.

Au sortir de la forêt nous attend toujours le même écran gris. Impossible d’y lire la position du soleil. On dirait que c’est toujours la même heure, que le temps s’est arrêté. C’est un jour où l’aube n’en finit pas. Elle traînera jusqu’au soir.

Apprenez à reconnaître 24 espèces de champignons de nos forêts, avec le Miniguide n°39 de La Salamandre : Champignons en forêt.

Retrouvez tous les articles du dossier : Le sentier des douze matins.

Couverture de La Salamandre n°183

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 183
Décembre 2007 - Janvier 2008
Article N° complet

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