Avant la chute

Article extrait du dossier Jardin sauvage - Polar polaire
© Laurent Willenegger

En ce début d'hiver, le jardin est calme... trop calme. Premier volet d'un polar polaire sous les fenêtres de la maison.

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— J'ai la gorge serrée, Théo. Une angoisse permanente, vraiment pesante. Je n'arrive pas à m'en débarrasser.
— C'est l'approche des Fêtes. Tu n'as jamais aimé ça.
— Non, ça n’a rien à voir ! Ce n’est pas du stress, c'est quelque chose de diffus, de plus préoccupant.
— Tu devrais peut-être laisser tomber la lecture de tes Fred Vargas, Mathilde. Les polars, ça ne te réussit pas.
— C’est malin. Allez, je finis ma tisane et je te laisse. Je file au boulot.

Le froid était arrivé d'un coup, début décembre. Le jour de la Saint-Ambroise. Depuis deux semaines, le thermomètre accroché à la fenêtre de la cuisine n'avait plus daigné afficher de valeurs positives. Dans les journaux et au Café du Commerce, on commençait à parler du retour du « Vrai Hiver ». Un hiver rude et sévère comme on n'en avait pas vu depuis des années. De mon côté, je préférais éviter les conclusions hâtives : le changement climatique nous réservait bien des surprises. Je me contentais de bénir l'inventeur des chaussettes en laine, du baume à lèvres et de la bouilloire électrique. Fini les flâneries sur le chemin de la librairie, où je travaillais : c'est à grandes enjambées que j'effectuais le trajet dans la pénombre matinale. Le soir me ramenait au plus vite à la maison, auprès de mon Théo, après un slalom hasardeux entre les plaques de verglas. Notre maison n'était pas toute jeune. Nous l'avions achetée deux ans plus tôt, séduits par sa façade craquelée, les poutres apparentes du petit salon et sa situation, légèrement excentrée. Notre deux-pièces-cuisine suffisait à notre bonheur. Le froid nous avait appris à nous satisfaire de plaisirs simples et casaniers. Mon temps libre se partageait entre l'antique fauteuil en cuir du salon, où je me pelotonnais pour bouquiner, le fourneau à bois, où j’aimais cuire le pain – quand Théophile ne le monopolisait pas pour mitonner ses soupes, gratins et autres délices dont lui seul avait le secret –, et la petite table de la cuisine à laquelle je m’installais toujours face à la fenêtre. J’y posais mon ordinateur portable lorsque l'envie me prenait de visiter le monde derrière un écran. Mon addiction journalière, bien plus qu'Internet, c'était le programme de la chaîne unique diffusée en permanence par les vitres donnant sur le jardin.
L'hiver, le jardin revêtait un aspect plus dépouillé. Moins de couleurs, de formes vives. L'énergie qui s’y déployait du printemps à l'automne s’estompait dans les bruns et les verts fadasses de la saison froide. Bon nombre des habitants du jardin avaient déserté les lieux, évanouis dans la profondeur des terriers ou blottis dans des nids bien dissimulés. Les alentours n'étaient toutefois pas sinistres, loin de là. Des nouveaux venus avaient gagné le jardin à tire-d’aile pour profiter de mes providentielles mangeoires. Je suivais leur va-et-vient avec assiduité, sans pour autant parvenir à me séparer de mon étrange malaise, comme si une ombre planait sur les lieux.

Observer la neige qui tombe sur le jardin depuis son salon, un sentiment unique. / © Laurent Willenegger

L’infusion avalée, je m’étais levée pour me préparer. Théo continuait de contempler les premières lueurs d’une aube maladive. Il remplissait douillettement la taille XXL de son pyjama élimé. Je me réjouissais que la température se soit décidée à remonter depuis la veille. Oh, pas de redressement vertigineux. Juste une aiguille qui tendait à retrouver la verticale du 0° degré. La lumière aux nuances bleutées peinait à traverser un couvercle de nuages cotonneux.

— Ça sent la neige, avait déclaré Théophile en scrutant ce plafond d’où la lumière filtrait avec une vibration particulière. Que dirais-tu d'une fondue à ton retour ?
— Vendu, lui lançais-je en franchissant le seuil.

Le parfum discret qui frappa mes narines confirma l'impression de mon compagnon : il neigerait sous peu ! C’était une odeur d’eau, une odeur un peu fade, celle d’un air lavé de ses impuretés peut-être. Comme pour la pluie, certains ressentent l’arrivée de la neige avant les premiers flocons. Si d’habitude je m’en réjouissais, un malaise enserrait mon cœur cette fois-ci. Peut-être mon appréhension venait-elle de ce ciel trop bas et de cette tension électrique qu'entraîne l'attente des premiers flocons ?

Dans le jardin, calme plat. Rien pour me rassurer. Même le distributeur de graines de tournesol, si fréquenté ces derniers temps, était désert. A la hâte, j'accrochai une boule de graisse, déposai une poignée de cacahuètes dans le filet suspendu et complétai le niveau de la mangeoire. Le cri aigu d'une mésange bleue, qui se balançait en haut du noisetier, confirma que le service était apprécié. A part elle, aucun autre signe de vie dans les parages.

La suite... au prochain épisode! Disparition

Couverture de La Salamandre n°207

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 207
Décembre 2011 - Janvier 2012
Article N° complet

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