Les serviteurs du Baron gris

Opération de sauvetage des nichées de busard cendré. / © Daniel de Sousa

Depuis 30 ans, des milliers de poussins de busards cendrés échappent aux moissonneuses-batteuses grâce au labeur de centaines de bénévoles. Une mobilisation exemplaire fondée sur une collaboration étroite – et parfois délicate – avec les agriculteurs.

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Avril. Premières parades nuptiales chez les busards cendrés. Pour les nombreux bénévoles impliqués dans la sauvegarde de ces rapaces de plaine, c’est le début de la prospection. Objectif : localiser les couples dans les cultures de céréales ou de graminées. Privés en partie de leurs milieux de prédilection – prairies herbeuses et marécageuses –, ces rapaces au poids plume ont investi les champs. Le hic, c’est qu’ils nichent au sol. Nombre de leurs poussins, encore incapables de s’envoler au moment des fauches, périssent happés dans les engins agricoles.

Pour remédier à cette hécatombe, des milliers de bénévoles œuvrent depuis plus de 30 ans à leur protection au sein de la Mission Rapaces de la Ligue pour la Protection des Oiseaux. Sur les trois espèces nicheuses en France – busards des roseaux, Saint-Martin et cendrés –, ce dernier est le premier à s’être reporté sur les cultures et s’avère le plus menacé. « Avec 4500 couples, la France est, avec l’Espagne, le principal pays d’accueil en Europe pour cette espèce en déclin », précise Renaud Nadal, responsable du programme de surveillance à la Mission Rapaces.

20'000 nids sur la terre

Migrateur, le busard cendré niche à 70% en milieu agricole, ce qui n’est pas le cas du busard des roseaux, essentiellement présent dans quelques marais de la côte atlantique et méditerranéenne. Quant au busard Saint-Martin, il est sédentaire. « Le simple fait qu’il niche 15 jours plus tôt que son cousin cendré suffit bien souvent à épargner ses poussins, constate l'ornithologue. De retour en avril, les couples de busards cendrés s’installent mi-mai. Si l’on ne fait rien, 50% de leurs poussins passent dans les machines… »

Parallèlement à la campagne de sauvegarde, les busards font l'objet d'un programme de marquage alaire et d’une enquête nationale. Objectif : réévaluer les effectifs et identifier les échanges entre populations. / © Philippe Toumi

Lancé en 1976 en Lorraine, le protocole de surveillance est complexe, exigeant. Les résultats encourageants : « A ce jour, quelque 20'000 nids des trois espèces ont été suivis et 13'000 poussins sauvés grâce à la participation de près de 10'000 bénévoles » , se félicite Renaud Nadal. « Selon les années, entre 30 et 50% des jeunes observés à l’envol le sont grâce aux protections mises en place. »

Opération de sauvetage des nichées de busard cendré. / © Patrick Vernange

L'envol, cette apothéose

Une fois les nids localisés, le déroulement, scrupuleux, est toujours le même : évaluation des dates d’envol, des moissons et pose éventuelle de protections autour de la nichée. Selon la configuration, un enclos grillagé, un carré non moissonné, des canisses, un camouflage avec paille sur pied, voire un déplacement du nid. « L’apothéose, c’est l’envol des poussins, qui nous motive pour l’année suivante ! » La surveillance de plus de 1000 couples par an mobilise ainsi 500 personnes sur 52 départements. Ces bénévoles consacrent en moyenne douze jours à cette activité. Soit l’équivalent de 20 salariés à temps plein !

« Vont-ils revenir cette année ? C’est la question qui nous rend fébriles », confesse Jean-Luc Bourrioux, fasciné par ce « superprédateur de plaine » . Depuis 30 ans, il coordonne 30 à 40 surveillants en Champagne-Ardenne et veille amoureusement sur une quinzaine de couples en Haute-Marne. « Quand on a attrapé le virus, on a envie de protéger ce beau rapace, relativement facile à voir. Comme il ne revient jamais au même endroit, on se demande s’il va falloir engager le dialogue avec un nouvel agriculteur. Même si ça se passe bien sept fois sur dix, cela peut être dissuasif pour certains surveillants, qui se découragent… D’où l’importance du réseau. » A ceux qui douteront de la pertinence de maintenir à bout de bras des oiseaux dont l’environnement naturel a disparu, Renaud Nadal rétorque : « Ne pas savoir cohabiter avec une espèce comme le busard cendré remet en question notre capacité à savoir vivre avec la nature dans des espaces artificialisés. Le simple plaisir d’y voir de la vie suffit à nos yeux pour agir. »

Busard cendré perché sur un poteau / © Christian Aussaguel

Rapace poids plume

Une gracieuse silhouette gris perle avec le bout des ailes noir pour le mâle, un plumage brun pour la femelle. Ces virtuoses du vol à basse altitude possèdent la plus faible charge alaire – le poids de l’oiseau divisé par la surface des ailes – parmi les rapaces : 260 g pour 1,10 m d’envergure, soit deux dixièmes de gramme au centimètre carré. Les busards cendrés se distinguent notamment par les parades spectaculaires qu’ils effectuent en plein ciel, de retour d’Afrique. Leur plus grand numéro de voltige est la passe de proie en plein vol . Durant l’élevage des jeunes, le mâle ravitaille ainsi la femelle, qui veille sur les quatre poussins. Si les machines agricoles les épargnent, adultes et jeunes repartent fin août vers leurs contrées d’hivernage, chacun de son côté.

Couverture de La Salamandre n°203

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 203
Avril - Mai 2011
Article N° complet

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