Au pays de la lavande

Article extrait du dossier Parfums sauvages
Terre caillouteuse, lavandes sèches et ciel bleu. Bienenue dans le midi de la France aux senteurs enivrantes, vers le hameau des Chauvets. / © Gilbert Hayoz

Ce parfum qui nous envoûte, d’où vient-il ? Où est-il produit ? Du champ à la petite bouteille estampillée de noms prestigieux, reportage dans le Midi.

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Encore plus omniprésent que les musiques d’ambiance, le parfum se diffuse à notre insu au quotidien. Flacons d’eau de toilette, savons, déodorants, crèmes hydratantes, huiles de massage et ambres solaires. On parfume même le faux cuir ou les couloirs du métro ! Sans parler des arômes alimentaires… Dans l’aromathérapie, l’odeur se fait médecine, renouant avec d’anciens savoirs.
Longue histoire que celle du parfum. Au commencement était la plante, et son odeur. Appétissante, sensuelle, bénéfique ? Certaines senteurs ont tant séduit l’homme qu’il a souhaité se les approprier. Il a appris à les conserver et à les concentrer, voire à les recréer pour honorer ses dieux et pour son propre plaisir.

Au pays de la lavande

Zoom sur une fleur de lavande / © Gilbert Hayoz

Du champ au flacon

Aujourd’hui, si on évoque le parfum, c’est souvent des champs de lavande qui nous viennent en tête. Une couleur bleu pervenche contrastant avec une terre ocre et sèche. En un mot : le Midi. Ce sud de la France considéré comme un des berceaux de la parfumerie occidentale, nous l’avons sillonné à la découverte du chemin mystérieux menant de la nature au flacon. Pour nous guider, des faiseurs d’odeurs : un couple producteur d’huiles essentielles et un nez, une créatrice de parfums.

Racines profondes

Laissant derrière nous le ruban émeraude d’un Verdon assailli de touristes, nous prenons de l’altitude lors de notre première étape pour gagner une vallée bordée de rocs. Un paysage rude où la végétation s’accroche entre un ciel à toucher du doigt et une terre caillouteuse. Le bout du monde. Au hameau des Chauvets, Evelyne et Jacky Boyer produisent des huiles essentielles à partir de plantes sauvages qu’ils récoltent à deux.

Cela fait trois ans que le couple s’est installé sur ces hauteurs. Mais tout a commencé bien plus tôt. Mûrir puis concrétiser leur projet a pris dix ans, le temps de récupérer des terres liées à l’histoire familiale.

Producteurs d'huile essentielle de lavande

Jacky Boyer / © Gilbert Hayoz

La mère de Jacky Boyer venait des Chauvets. Une vie plus que simple : pas d’électricité, des terrains fauchés à la main, le foin descendu à dos de mulet. Pour améliorer l’ordinaire, on cueillait la lavande sauvage. Enfant, Jacky Boyer la distillait avec son oncle. Il se souvient avec précision des Chauvets d’avant. « Quand je regarde autour de moi, je revois les gens vivre. » De ce village qui a compté jusqu’à 22 familles ne restent que l’église et le cimetière. La présence humaine, qui se fait maintenant discrète, a une longue histoire. « Par endroits, on ne voit plus que des cailloux, des chamois et des perdreaux. On se baisse et on trouve des tegulae, ces bouts de terre cuite qui datent de l’époque romaine. »

Producteurs d'huile essentielle de lavande

Evelyne Boyer / © Gilbert Hayoz

D’origine corse, Evelyne Boyer retrouve ici un pays rude qui lui rappelle son île, « même s’il n’y a pas la mer » . Installée dans la région depuis presque 25 ans, elle est tombée amoureuse de l’endroit, puis de son compagnon. Dans cet environnement, mari et femme répètent certains gestes des générations précédentes, des gestes de paysans-distillateurs.

Moissons fleuries

La lavande se récolte en août, en fin de floraison. C’est un travail éreintant. On s’en va aux premières lueurs, une serpe à la main. Ensemble, Evelyne et Jacky Boyer parviennent à récolter jusqu’à 80 kg de plantes en une journée, qu’ils transportent à dos d’homme et de femme ! Il suffit de les écouter, passionnément complices, pour réaliser combien ce labeur leur plaît. Tout au long des saisons, ils s’en vont selon ce même rituel cueillir d’autres espèces : le thym au mois de mai, en juin la rose, le sureau et le bleuet, en août la menthe sylvestre et la carotte sauvage, en hiver le pin sylvestre.

Concentré de soleil

Dans la fraîcheur du bâtiment abritant la distillation, une odeur puissante emplit les poumons. Elle vient d’un tas de tiges d’un gris très doux aux touches mauves. Pas vraiment la « couleur lavande ». C’est pourtant bien elle. Récoltées après floraison, les lavandes sèchent et ternissent. Le monceau de tiges est en « préfanage », étape visant à sécher davantage les fleurs avant la distillation. L’alambic est moderne, en inox. Le gris du métal n’a pas le charme des anciens instruments en cuivre, mais l’objet moderne permet d’obtenir des huiles de bonne qualité en économisant l’énergie et l’eau de source qui l’alimente, précieuse ici.
L’impressionnant outil dispose d’une cuve à double enveloppe, qui isole l’intérieur et permet de contrôler la température. La vapeur arrive à 130°C, fait le tour de l’enveloppe et atteint 92°C dans l’alambic. C’est cette vapeur qui entraîne les composés volatils des plantes. Ces substances odorantes se recondenseront à la sortie, dans le serpentin. Il faut 130 kg de lavande pour obtenir un litre d’huile essentielle !

Plantes compagnes

Voici un seau rempli de graines noir luisant : les semences des lavandes récoltées. « Nous les ressemons toujours après la récolte, souligne Jacky Boyer, en faisant attention à ne pas trop en prélever pour conserver les populations. »

Les lavandes se portent bien dans la campagne alentour, formant des touffes qui alternent avec buis et genêts, dans un sol rocailleux parsemé d’herbes blondes et de plantes épineuses. Du thym et de la sarriette en fleur s’envolent des nuées de papillons. Tout vibre du chant des sauterelles et des criquets. On caresse les plantes pour faire chanter leurs accents odorants.
Evelyne Boyer se réjouit du retour de certaines espèces comme les bleuets, le miroir de Vénus, bleu profond, et du si rare adonis goutte de sang. « Quand nous sommes arrivés, il n’y en avait plus. Ils sont revenus !» se félicite-t-elle. « Cela fait longtemps que je m’intéresse aux plantes. Ce sont des êtres qui me parlent, qui donnent du sens à l’existence. » A tel point qu’elle a abandonné un emploi de professeur de sport pour se former en herboristerie et effectuer « son retour à la terre ».

Elle se désole que les savoirs traditionnels aient été coupés du monde médical. Intarissable sur les plantes et leurs usages, elle donne volontiers à humer des échantillons des récoltes et distillations précédentes. Ses petits flacons d’huile essentielle de lavande sont sagement rangés sur une étagère, attendant qu’on fasse appel à eux pour parfumer le linge ou calmer une piqûre d’insecte. Trois tours de bouchon et voilà les Alpes-de-Haute-Provence : vallées secrètes, rochers arides et ciel bleu intense.

Après cette lecture, vous rêvez de renifler des champs de lavande à plein nez? C'est peut-être l'occasion de vous rendre sur les plateaux de Valensole, au pays des champs bleus.

Portraits (olfactifs)

Jacky parlant d’Evelyne

Producteurs d'huile essentielle de lavande

Evelyne Boyer / © Gilbert Hayoz

Une plante qui lui ressemble ? La rose. Ou le rosier, pour les fleurs, le parfum, mais aussi les épines.

Une odeur aimée ? Le sureau, pour son côté mielleux, son parfum à la fois fort et fin.

Et son contraire ? Tout ce qui est essence, gazole, carbure. Ça la rend presque malade.

A manger ? Elle aime l’odeur de la betterave rouge, tant crue que cuite.

Sur sa peau ? L’eau de fleur de sureau, pour son odeur et sa douceur.

Un souvenir partagé côté parfums naturels ? L’odeur de l’herbe. Pas l’herbe verte, mais sèche. L’odeur du foin quand on le rentre.

Producteurs d'huile essentielle de lavande

Jacky Boyer / © Gilbert Hayoz

Evelyne à propos de Jacky

Une plante qui lui ressemble ? Une mousse. Pour son côté profond, sauvage et mystérieux. Une impression de fragilité, mais qui s’installe, qui s’accroche.

Une odeur aimée ? Une odeur fleurie, fine, avec beaucoup de délicatesse, comme la fleur d’amandier.

Et son contraire ? L’odeur tenace, un peu vireuse, du sumac, un arbuste exotique également appelé vinaigrier.

A manger ? La mâche, cette salade toute douce.

Sur sa peau ? Le thym, sans hésitation. Celui qui est doux, car il contient surtout du linalol.

Un souvenir partagé côté parfums naturels ? L’odeur du foin. Les maisons de la région ont dans la partie haute une fennière. Je me rappelle ces moments où on rentrait ensemble les petites bottes de ce foin des Chauvets particulièrement parfumé. Pour en savoir plus sur l’histoire de la lavande et les différentes espèces du genre Lavandula, rendez-vous sur l’article La lavande, plante vagabonde

Couverture de La Salamandre n°198

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 198
Juin - Juillet 2010
Article N° complet

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