Comme un air de terre promise

En vol, les rémiges de l'aigle royal sont écartées comme des doigts, on dit alors que ses ailes sont digitées. / © Markus Varesvuo
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Le rapace vole à travers le printemps. Il côtoie quelques milans noirs et royaux mais plus d'autres aigles. Dans ces contrées moins vallonnées et peu boisées, il lui est désormais plus facile de chasser. En traqueur aguerri, il prépare ses approches à très grande distance : trois, quatre, parfois même cinq kilomètres, pour autant qu'il n'y ait pas d'obstacle. A son tableau de chasse, des faons, des renardeaux, quelques chats, des corneilles et des pigeons ramiers. Et ces sortes de « tétras de plaine » qui vivent avec les humains ? Il a voulu les surprendre plusieurs fois, mais ils sont généralement protégés par un filet. Les hommes ne lui facilitent décidément pas la tâche.

Les bipèdes du bord de l'eau

Ses rencontres avec les bipèdes sont source d'étonnement. Témoin cette aventure vécue au bord d'un grand lac, où trois hommes observaient les mouettes. L'immature pensait traverser l'espace sans être aperçu, profitant des thermiques. Mais soudain, l'individu du milieu lève la tête vers lui. Ses mains tiennent un instrument bizarre. Le rapace, un peu inquiet, le fixe. L'ornithologue fait de même. Leurs regards se rencontrent. L'aigle ne lit aucune animosité dans celui de l'homme. Euphorique, ce dernier avertit ses camarades, qui semblent tout excités. L'oiseau ne peut se douter de l'événement dont il est l'acteur: le retour potentiel de l'aigle en plaine.

A la reconquête du Jura

Au coucher du soleil, il aperçoit à une quarantaine de kilomètres la forme allongée d'une chaîne montagneuse. Se pourrait-il qu'il y ait moins d'humains et de bruit là-bas. Le jeu en vaut la chandelle, après une nuit perché sur un vieil épicéa, il ira y jeter un coup d'œil.
En cours de route, il s'arrête dans un pâturage pour « faire la buse ». Posté dans l'herbe, il se déplace en faisant de petits sauts pour attraper des campagnols. De si grosses serres pour de petits rongeurs, ce n'est pas très glorieux... Mais facile et copieux.
Dans l'après-midi, le jeune aigle atteint les premiers escarpements. Une série de crêtes et de vallons se succède. Aucun aigle ne festonne ni ne plane dans le ciel. Le massif semble désert. Avant d'être exterminé au XIXe siècle, le grand prédateur nichait pourtant régulièrement dans le Jura. Aujourd'hui, le massif est plein de territoires à conquérir.
Le rapace prospecte quelques éboulis et tente une attaque sur une proie familière qu'il n'avait plus débusquée depuis des mois : un chamois ! Séduit par la région, il s'arrête quelques jours pour l'explorer dans le détail.

Sauvetage in extremis

En Suisse, après des décennies d'une injuste barbarie, la modification de la Loi fédérale sur la chasse et la protection des oiseaux interdit en 1926 de tirer sur l'aigle à l'aire et de prendre des œufs ou des jeunes au nid. C'est un début. Quinze ans plus tard, les efforts des ornithologues sont récompensés. Les cantons de Berne (1941), Schwyz (1945) et des Grisons (1948) protègent légalement le superprédateur. L'interdiction totale de la chasse sera prononcée en 1953 au niveau national. On a frôlé l'exctinction. En France, le lobbying des chasseurs prolonge les malheurs du rapace jusqu'en 1964, année de la première loi protégeant le rapace sur l'ensemble du territoire.

Couverture de La Salamandre n°215

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 215
Avril - Mai 2013
Article N° complet

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