L’aigle revient au pays des hommes

Aigle au-dessus des montagnes appenzelloises / © Alessandro Staehli (paysage), Hansruedi Weyrich (aigle royal)
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En ce matin de février, notre aigle immature glisse le long d'une barre rocheuse calcaire. Son vol est assuré, malgré sa jeunesse. Soudain, une femelle costaude surgit de nulle part. Le voyageur est pris au dépourvu. Son inexpérience ne lui permet pas d'éviter l'impact. Le coup est violent. Quelques plumes retombent du ciel comme des flocons tandis que lui perd de l'altitude, en pleine confusion. Heureusement, sa chute est stoppée par les branches d'un vieux mélèze. Encore tout étourdi, il reste immobile quelques instants. La vieille femelle haut dans le ciel ne le lâche pas du regard. Elle aurait pu le tuer, mais a mesuré son attaque: les marques blanches dans son plumage lui ont indiqué son âge tendre.

La fuite des apatrides

Cette mésaventure sur la route de l'exil n'est pas la première. Il a déjà essuyé quelques coups, subi d'autres avertissements. Guidé par la faim, il a exploré 15'000 km2 de vallées et de sommets en quelques mois seulement. Pas de chance, toutes les places sont prises. Au-delà de chaque crête, un nouvel ennemi semblait l'attendre. Harcelé par les grands corbeaux ou les vautours fauves, il a même été houspillé par les faucons crécerelles et les chocards.
En bordure des hautes cimes, le voici arrivé à la dernière vallée alpine. Posé sur une arête, le jeune aigle scrute à perte de vue des collines sans falaises, des lacs et des constructions humaines. Bientôt, d'autres immatures rejetés par leur famille franchiront cette même frontière invisible.

Bienvenue en plaine

Quelques compagnons de fortune partagent avec lui cet environnement inhospitalier. Après deux semaines passées entre réfugiés, notre héros s'envole vers l'inconnu. Précédé par sa réputation de «Justicier légendaire», de «Peur de l'alpe» ou de «Mort volante», il plane vers la plaine et les domaines que son espèce occupait tant bien que mal aux côtés de l'homme il y a quelques siècles. Il pressent des dangers inconnus, mais a-t-il le choix ?
Sa première impression loin des pics le surprend : il fait bien moins froid et seules quelques taches de neige subsistent dans des zones ombragées. Exception faite d'un sanglier renversé par une voiture, pas de charognes à l'horizon, et les proies qu'il a été habitué à chasser ne sont pas légion. Résultat: jeûne forcé depuis quelques jours. Son appétit est son cauchemar.
Rendu téméraire par la faim, il s'approche des hommes. Non loin dans les collines, un troupeau de moutons se nourrit de foin devant une grange. L'approche a l'air facile, la proie toute désignée: cet agneau fera bien l'affaire. Le chasseur prépare son attaque, décrivant des orbes à faible altitude. Il est prêt. L'aigle pique sur le troupeau. Il va frapper à la vitesse de l'éclair. Las, au dernier moment le berger allemand qui garde le bétail aboie et alarme le paysan, qui agite sa fourche vers le ciel. L'aigle corrige sa trajectoire et disparaît derrière la colline. Il se console dans un pâturage avec un chat trop concentré à muloter pour lui prêter attention.

Les tribulations d'un banni parmi les aigles

Plusieurs documents historiques décrivent des enlèvements d'enfants. Mais sont-ils dignes de foi? En 2012, une vidéo d'un aigle capturant un enfant avait fait le tour du monde. Mais les experts interpellés ont souligné qu'il s'agissait d'un montage.

Voyou des airs

Kidnappeur d'enfants, prédateur de gibier de montagne, dévoreur de bétail: le fauve ailé a été accusé de tous les les maux. Pourtant, homme et rapace ont longtemps coexisté de manière pacifique. Durant le Moyen Age, l'« oiseau des rois » est même protégé. Peine capitale pour qui le chasse! Au XIXe siècle, modernité oblige, les animaux sont classés en « utiles » et « nuisibles ». Autrefois vénéré, il passe chez les voyous, comme tous les rapaces. C'est le début de la fin : pendant un siècle et demi, des millions d'oiseaux de proie sont massacrés en Europe et aux Etats-Unis. Dans ce pays dont le blason porte pourtant l'emblème d'un pygargue, l'aigle royal est même traqué et abattu par avion  jusqu'en 1962.

Tête mise à prix

La guerre contre les aigles a mené les populations européennes au bord de l'extinction. Aux Grisons, à la fin du XIXe, on offrait dix francs suisses par aigle abattu, soit l'équivalent de 200 CHF ou de 160 € d'aujourd'hui. Entre 1880 et 1900, 260 aigles ont été empoisonnés, capturés, dénichés ou tirés dans ce canton alpin situé à l'est de la Suisse. Et plus de 500 au total jusqu'en 1951 ! L'espèce est parvenue à subsister en se réfugiant dans les falaises les plus reculées des Alpes. Dans les années 1950, il ne restait plus qu'une cinquantaine de couples nicheurs dans toute la Suisse. De nos jours, on estime leur population à 310 environ.

Couverture de La Salamandre n°215

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 215
Avril - Mai 2013
Article N° complet

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